Depuis l’arrivée de la série Formula 1 : Drive To Survive sur Netflix, le sport automobile a profondément changé. Le géant des plateformes de streaming a aidé au renouvellement du sport automobile grâce à une recette maison et a créé des envieux chez ses concurrents.
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Crédit image : Les Oscars diffusés sur YouTube en exclusivité à partir de 2029 pour atteindre « la plus grande audience possible » La Provence (avec AFP)
Le basculement est historique. En annonçant que la 101e cérémonie des Oscars, prévue pour mars 2029, ne sera plus diffusée sur le réseau ABC mais en exclusivité mondiale sur YouTube, l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences (AMPAS) acte la fin de l’ère de la télévision linéaire événementielle. Cette nouvelle marque une rupture structurelle dans l’économie des médias : le passage d’un modèle de rareté hertzienne (audience de masse indifférenciée) à un modèle de convergence numérique (audience fragmentée, ciblée et globalisée).
Pour Disney (maison mère d’ABC) comme pour Google (YouTube), cette transition n’est pas un simple changement de canal, mais une réponse urgente à une crise de valeur. L’ancien modèle de la « grand-messe » télévisuelle, financé par des spots publicitaires généralistes, s’est effondré sous le poids de la délinéarisation.
L’érosion de la TV linéaire : les difficultés d’audiences
La décision de l’Académie s’inscrit dans un contexte de chute vertigineuse des audiences traditionnelles. Si dans les années 2010 les Oscars attiraient plus de 40 millions d’états-uniens, les prime du milieu des années 2020 ont peiné à franchir la barre des 15 millions de téléspectateurs en direct. Cette désaffection n’est pas conjoncturelle, mais générationnelle. La cible commerciale clé (18-49 ans) a déserté le poste de télévision pour une consommation sur plateformes. Le maintien de la diffusion sur ABC était devenu un paradoxe économique : les coûts de production de la cérémonie étaient toujours plus élevés (inflation des talents, sécurité, technologie) alors que la valeur du point d’audience (GRP) s’effondrait, faute de spectateurs.
Pour ABC, la rentabilité de l’événement était devenue critique. La chaîne, contrainte de baisser ses tarifs publicitaires face à la fuite des annonceurs vers le programmatique digital, ne pouvait plus justifier les droits de diffusion exorbitants versés à l’Académie. La fracture est réelle : la télévision linéaire ne permet plus de monétiser efficacement un événement mondial.
YouTube : la conquête de la CTV et du salon
Pourquoi YouTube et non Netflix ou Amazon Prime ? La réponse réside dans la nature même de la convergence des supports. YouTube n’est plus une plateforme de User Generated Content confinée aux smartphones. En 2029, YouTube est devenu le premier acteur de la CTV. Selon les données de Nielsen, le temps de visionnage de YouTube sur les écrans de télévision a dépassé celui de la télévision traditionnelle et du câble américains en mai 2025. En acquérant les Oscars, YouTube ne cherche pas à imiter la télévision, mais à la remplacer sur son propre terrain : le salon.
La stratégie de Google repose sur l’hybridité. La plateforme offre la seule infrastructure capable de gérer la double temporalité de l’événement :
- Le flux direct live, qui sera diffusé en 4K sur les téléviseurs connectés, pour l’expérience premium du direct, mais avec de l’interactivité : commentaires en direct, sondages, achats intégrés…
- La fragmentation virale car simultanément au direct, des milliers de clips (shorts) sont générés et poussés par l’algorithme vers des audiences qui ne regardent pas la cérémonie entière.
C’est ici que la notion de convergence prend tout son sens. Là où ABC vendait 3 heures de temps de cerveau disponible, YouTube vend des millions de micro-moments contextualisés avant, pendant et après la cérémonie.
La révolution du modèle économique : de l’exposition à la conversion
Le véritable moteur de ce transfert est la mutation de la chaîne de valeur publicitaire. Le modèle historique des Oscars reposait sur la rareté : quelques créneaux de 30 secondes vendus à prix fort à des marques institutionnelles. Avec YouTube, la logique s’inverse : l’inventaire publicitaire devient infini et programmatique.
L’annonceur ne paye plus pour une audience globale dont une grande partie n’est pas sa cible. Grâce à la data de Google, une publicité pour un produit cosmétique ne sera montrée qu’aux spectateurs ayant une affinité démontrée pour la beauté, tandis qu’un autre foyer verra une publicité pour de la tech.
Également, la convergence permet de transformer le spectateur en consommateur immédiat. Les tenues des stars sur le tapis rouge, les accessoires, ou les films primés seront cliquables et achetables en temps réel via Google Shopping intégré au flux vidéo.
La valeur de l’événement ne réside plus dans l’audience brute (le nombre de personnes devant l’écran) mais dans l’audience qualifiée et activable. YouTube promet à l’Académie non seulement une diffusion, mais une conversion.
Le défi de la fragmentation : risque de dilution de la marque ?
La logique économique est rodée, mais ce basculement comporte un risque majeur pour l’institution des Oscars : la désacralisation. La télévision linéaire, par ses contraintes horaires et son unicité donnait une solennité à l’événement. En basculant sur YouTube, les Oscars entrent dans la guerre de l’économie de l’attention, en concurrence directe avec les créateurs de contenu et les influenceurs.
Le risque est donc que la majorité des spectateurs de 2029 ne regarderont pas la cérémonie en entier, mais consommeront uniquement les discours les plus polémiques ou les moments forts via des YouTube Shorts. L’unité de lieu et de temps, qui faisait la force du direct télévisé, vole en éclats.
L’Académie fait le pari que cette fragmentation est le prix à payer pour la survie. En touchant une audience mondiale (l’accès n’est plus géobloqué par des diffuseurs nationaux comme Canal+ en France ou ProSieben en Allemagne), les Oscars espèrent rajeunir une marque vieillissante. C’est une stratégie de volume global contre une stratégie de prestige local.
Une géopolitique des médias redéfinie
Enfin, cet accord illustre la victoire finale des géants de la tech sur les conglomérats médiatiques historiques. En perdant les Oscars, Disney/ABC perd l’un de ses derniers attouts qui faisait résistance face au cord-cutting. Ce mouvement anticipe une reconfiguration totale des droits sportifs et événementiels. Si YouTube est capable de gérer une audience mondiale pour les Oscars sans problème technique et avec une rentabilité publicitaire supérieure, la voie est ouverte pour que le Super Bowl ou la Coupe du Monde de la FIFA suivent le même chemin dans la décennie 2030. Ainsi, pour survivre, les grands événements culturels doivent accepter de sacrifier leur exclusivité hertzienne pour espérer capter l’attention volatile d’une audience mondialisée.
Ilona Hainaut
Sources :
BBC News. (2024, 1 août). Young people watching less broadcast TV, says Ofcom, BBC News : https://www.bbc.com/news/articles/c1kpr0dg130o
C21Media. (2025, 17 décembre). Oscars to leave broadcast TV in 2029 for exclusive global deal with YouTube, C21Media : https://www.c21media.net/news/oscars-to-leave-broadcast-tv-in-2029-for-exclusive-global-deal-with-youtube/
Le Monde. (2025, 17 décembre). Les Oscars seront diffusés sur YouTube en exclusivité à partir de 2029, Le Monde : https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/12/17/les-oscars-seront-diffuses-sur-youtube-en-exclusivite-a-partir-de-2029_6658436_3246.html
Nielsen. (2025, 15 juillet). Streaming reaches historic TV milestone: eclipses combined broadcast and cable viewing for first time, Nielsen : https://www.nielsen.com/fr/news-center/2025/streaming-reaches-historic-tv-milestone-eclipses-combined-broadcast-and-cable-viewing-for-first-time/
The Media Leader. (2024, 6 juin). Avec ses formats longs, YouTube marche sur les plates-bandes de la TV selon l’Arcom, The Media Leader : https://fr.themedialeader.com/avec-ses-formats-longs-youtube-marche-sur-les-plates-bandes-de-la-tv-selon-larcom/
Variety. (2025, 17 décembre). Oscars to Leave Broadcast TV in 2029 for Exclusive Global Deal with YouTube, Variety : https://variety.com/2025/film/news/oscars-youtube-2029-1236610989/
Zonebourse. (2025, 14 novembre). Amazon et YouTube en tête de la nouvelle convergence des médias, Zonebourse : https://www.zonebourse.com/actualite-bourse/amazon-et-youtube-en-tete-de-la-nouvelle-convergence-des-medias-ce7d5adada8efe21
Le JT de 20 heures de France 2 à l’épreuve de la gouvernance
Chaque soir, plusieurs millions de Français allument leur télévision pour regarder le JT de 20 heures. Mais ces derniers temps, du côté de France 2, le 20h vacille. Gaffes, erreurs factuelles, séquences gênantes… Le journal s’invite malgré lui dans le best of des ratés médiatiques. Derrière ces loupés et les tensions informationnelles, le problème est-il seulement éditorial ? Trouve-t-il sa source dans la gouvernance de l’information ?
Source : commonswikimedia.org
La saga Salamé : quand le JT fait flop
Depuis 2017, le JT du 20H de France 2 est présenté par Anne-Sophie Lapix. Mais en août 2025,
Delphine Ernotte, la présidente de France Télévisions, choisit l’ex-présentatrice de la matinale de
France Inter, Léa Salamé, pour reprendre le flambeau du JT de 20H. Considérant la journaliste comme
« une figure du service public, Léa a porté de grands rendez-vous démocratiques et a incarné avec talent la couverture des Jeux de Paris 2024 », a-t-elle confié au journal Le Figaro. Sans plus de détails apportés au regard de ce choix, hormis une volonté de changements concernant la chaîne.
Et des changements, il y en a eu ! Pas forcément pour le bonheur de France 2 d’ailleurs… Avant même sa première apparition à l’antenne, Léa Salamé est la cible de moqueries sur les réseaux sociaux. France 2 orchestre pourtant sa montée en puissance : la chaîne diffuse une vidéo de promotion. La future présentatrice y répète le célèbre « Madame, Monsieur, bonsoir ». Dans sa voiture, dans les couloirs de France Télévisions, à la cantine. À chaque fois, la même recherche de ton, la bonne intonation, le bon rythme. Sur les réseaux sociaux, on reproche à la chaîne de faire un peu du star-système, en mettant en avant une personnalité et non pas l’information en elle-même.
À l’antenne, les débuts de la nouvelle présentatrice virent à la saga médiatique. Les audiences repartent à la hausse, certes, avec 4,02 millions de téléspectateurs au lieu des 2,5 millions moyens habituellement (source : Médiamétrie). Un rebond net, porté par un effet de curiosité évident. Mais l’élan est de courte durée. Les prises d’antenne fourmillent de couacs. On s’interroge sur les premières images de
Léa Salamé qui ajuste son haut sur le plateau en se regardant dans le retour caméra. Tout ça en plein direct. Une séquence anodine, peut-être, mais commentée.
Puis l’affaire devient moins anecdotique… Souvenez-vous : l’épisode du « Roi des bons plans ». Un sujet diffusé dans la rubrique « Grand Format » du 20h. Ce jour-là, il est consacré à « Arnaud, le roi des bons plans », interviewé pour ses techniques d’économies dans les supermarchés. Problème : l’homme filmé est en fait l’humoriste « Mehdi tu connais », expert des canulars sur les réseaux sociaux. Le JT de la Deux s’est fait piéger par un influenceur du net. Difficile de faire plus décevant pour l’exigence de vérification de l’information que l’on attend d’un média public.
Et pourtant… Cette confusion : en octobre, le présentateur du JT de 13H affirme à tort que le professeur Dominique Bernard, assassiné à Arras en 2023, a été tué après avoir « montré des caricatures de Charlie Hebdo », est-il précisé lorsque son nom est évoqué. Quelques heures plus tard, la même fausse information est reprise au 20 heures par Léa Salamé. En réalité, les faits concernent Samuel Paty, assassiné en 2020. L’erreur aurait pu être corrigée entre les deux éditions puisqu’elle a été identifiée après le JT de 13 heures. Sauf qu’aucune correction n’a été apportée avant 20 heures, faute d’un manque de communication entre les deux éditions.
Alors, dans ce contexte informationnel assombri par la crainte de la fake news, ces bourdes en cascade sapent la crédibilité du journal télévisé que la Deux s’attache à reconstruire.
À la 2 c’est un peu la mode du dégagisme
Delphine Ernotte Cunci, la présidente de France Télévisions, impose sa vision. Sa politique de coupes budgétaires, son « mépris certain pour ses salariés », comme mentionné dans le journal l’Humanité… Dans son dossier de candidature, elle prévoyait le « non-remplacement des départs » et une
« modération salariale », qu’elle disait s’appliquer à elle-même (sa rémunération s’élève à 400 000 euros par an, primes comprises durant son premier mandat). Lorsqu’elle était chez Orange,
Delphine Ernotte avait la réputation d’être « omniprésente », de « se mêler de tout ». Et cela semble être le même tarif à France Télévisions. En 2017, David Pujadas est éjecté du 20 heures de France 2 alors qu’il le présentait depuis 16 ans. La nouvelle est tombée le matin même comme une bombe au sein de la rédaction de la chaîne. La direction de France Télévisions ne cachait plus son intention de s’attaquer au problème. L’année précédente, elle avait déjà envoyé un signal à David Pujadas en supprimant soudainement son émission politique Des paroles et des actes, pour la remplacer par
l’Émission politique, dont il a été contraint de partager la présentation avec une certaine… Léa Salamé !
Une mainmise du PDG sur la chaîne publique ?
La présidente de France Télévisions est nommée par l’ARCOM, dont le président est lui-même désigné par le président de la République. Ce mode de nomination confère, de fait, une dimension politique à la fonction. Officiellement indépendante, la présidence de France Télévisions est néanmoins souvent perçue comme devant s’inscrire dans un équilibre compatible avec les orientations du pouvoir exécutif.
En tant que responsable légale et éditoriale du groupe, elle est garante du cahier des charges du service public : information pluraliste, diversité, soutien à la création, etc. Le JT de 20 heures est le symbole le plus visible de cette mission. Il incarne la crédibilité et la neutralité de la marque France Télévisions.
Mais Delphine Ernotte ne doit pas répondre qu’à des principes. Elle doit aussi réussir la course aux chiffres. Le 20h de France 2 est durablement distancé par celui de TF1. 2,7 millions de téléspectateurs en moyenne, contre 5,5 millions pour son concurrent (source : Médiamétrie). Conséquence : face à cette pression, la présidente prend des décisions stratégiques (ou de casting) pour tenter de rattraper le retard.
En nommant ou en destituant un présentateur, elle agit de fait sur la ligne globale du groupe dont elle est responsable devant l’État, le Parlement et les citoyens. Le départ d’Anne-Sophie Lapix semble s’inscrire dans cette logique. La chaîne ne l’a jamais officiellement reliée à des considérations politiques, même si la journaliste était réputée pour la fermeté de ses interviews au point qu’Emmanuel Macron avait refusé de lui accorder un entretien en 2022. S’agit-il d’un simple choix d’audience ou d’un arbitrage plus large ? Delphine Ernotte, elle, s’est contentée d’évoquer un besoin de « changement » sans jamais expliquer son choix.
Le contre-exemple du privé : une indépendance par délégation ?
Du côté des chaînes privées, la gouvernance de l’information repose sur un schéma différent. Pas nécessairement plus vertueux mais autrement structuré.
Prenons l’exemple TF1. Leur modèle repose sur la logique commerciale. Le JT est un produit stratégique : il doit fédérer une large audience, garantir des écrans publicitaires attractifs et in fine, soutenir les revenus du groupe. Le PDG, Rodolphe Belmer n’a, a priori pas la mainmise sur ces décisions. Les choix de la rédaction : nomination du présentateur, des chefs de service, recrutement des journalistes, sont délégués au directeur de l’information, Thierry Thuillier (ex-journaliste) et au directeur de la rédaction, Éric Monier (ex-journaliste).
La chaîne TF1 peut avoir des affinités politiques ou économiques, certes, mais la nomination du présentateur est vue comme une décision de management interne orientée vers la performance plutôt que soumise à une surveillance politique. Résultat : l’information est structurellement indépendante de la direction générale.
Toutefois la mainmise de la direction sur l’information ne semble pas inenvisageable. Un journaliste de LCI/TF1, contacté pour la réalisation de cet article, nous confie que les très rares occasions où la direction de l’information intervient directement dans la fabrication des sujets concernent des moments politiques assez sensibles. Un exemple récent : l’affaire judiciaire concernant l’ancien Président de la République, Nicolas Sarkozy. Pourtant, cet épisode rarissime et isolé ne permet pas, à lui seul, d’établir la nature ou l’intensité des liens entre TF1 et le pouvoir politique.
Preuve que, là aussi, le 20 heures reste un espace hautement stratégique, voire même d’expression majeur pour le monde politique où se succèdent Premiers ministres, ministres et responsables de premier plan.
Noa Ambrosino
Sources et références
Le 20h de Salamé : l’info en mode zapping, Acrimed
https://www.acrimed.org/Le-20h-de-Salame-l-info-en-mode-zapping
Que fait vraiment un présentateur de JT ? INA
https://larevuedesmedias.ina.fr/presentateur-journal-televise-20-heures-lea-salame
Léa Salamé va prendre les rênes du JT de 20 heures de France 2 en remplacement d’Anne-Sophie Lapix, Le Figaro
https://www.lefigaro.fr/medias/lea-salame-nouveau-visage-du-jt-de-20h-de-france-2-20250619
France Télévisions : jusqu’où va l’ambition de Delphine Ernotte, la costkilleuse qui a gardé son costard Orange ? L’Humanité
https://www.humanite.fr/medias/delphine-ernotte/france-televisions-jusquou-va-lambition-de-delphine-ernotte-la-costkilleuse-qui-a-garde-son-costard-orange
Médiamétrie
Autre : sources internes à TF1
Le digital scrapbooking : monétisation d’une pratique créative à l’ère du numérique
Ahmed, N. [@natashahmedx]. (2025, 29 juin). june digital scapbook!! [Photographie]. Instagram. https://www.instagram.com/p/DLfCgwHs9rA/?igsh=OXFiYWhuNjZibm9q
Le scrapbooking est à l’origine une forme de loisir créatif qui consiste à réaliser une ou plusieurs pages de journal en y incorporant des photos, du texte, des images, des stickers ou encore des dessins en lien avec le thème abordé. Le digital scrapbooking n’en est que sa version numérique. Il peut être tentant d’y voir une simple déclinaison numérique d’un loisir créatif. En réalité son apparition et son évolution correspond à une rupture technologique culturelle et économique bien plus profonde, liée à l’émergence des logiciels de création graphique à destination du grand public, l’essor d’internet comme espace de partage communautaire et à sa capacité de monétisation.
L’émergence du scrapbooking
A partir de la fin des années 1990, les appareils photo numériques deviennent de plus en plus accessibles au grand public. Les photos ne sont plus rares, coûteuses ou limitées par la pellicule. Ces photos se multiplient s’archivent sur ordinateurs, elles ne sont plus imprimées. Se pose alors une nouvelle question : comment organiser et raconter ces souvenirs numériques.
En parallèle, la démocratisation du web permet l’accès à des outils autrefois réservés aux professionnels tant sur le plan technique que financier d’être accessible par un public non spécialisé. On pense notamment au développement d’Illustrator et de Photoshop. Ces derniers permettent les débuts du digital scrapbooking. Des conseils et exemples se partagent sur des blogs.
Ces pratiques s’accélèrent dans les années 2000, un moment charnière où les médias sociaux rentrent dans nos mœurs. Ces derniers bouleversent nos rapports à la photographie et aux souvenirs et surtout permettent de structurer des communautés autour de différents points de contact, notamment des passions communes. Les pratiques alors marginales et personnelles du digital scrapbooking s’organisent. Les communautés s’entraident, les aficionados du scrapbooking y apprennent à digitaliser leurs pages. Les membres s’échangent des conseils et des fichiers numériques : papiers scannés, alphabets digitaux, etc. Le principe est largement fondé sur l’échange gratuit, dans un esprit qu’on pourrait qualifier d’open source créatif.
S’il existe peu de sources claires quant à l’origine du digital scrapbooking, le point de départ de sa démocratisation se trouve ici. On assiste à l’émergence de cette communauté en ligne qui se structure, qui s’organise.
L’émergence des plateformes de ventes digitales
Rapidement, internet permet de monétiser et de vendre ses produits. Le digital scrapbooking n’y échappe pas. Certaines créatrices commencent à produire des ensembles cohérents d’éléments graphiques : papiers numériques, alphabets, stickers. Ces ensembles, appelés kits ou templates, peuvent être réutilisés par d’autres pour composer leurs propres digital scrapbooking. La vente se fait d’abord de manière très artisanale, via eBay et Paypal, utilisé comme solution de paiement informel. Dans la seconde partie des années 2000, des plateformes dédiées au digital scrapbooking apparaissent. Parmi les plateformes on retrouve notamment The LilyPad, Sweet Shoppe Designs et Oscraps. Crée en 2007, Oscraps introduit à la fois la vente de templates digitaux ainsi qu’un forum d’échange et de conseils sur le scrapbooking.
Ces plateformes jouent un rôle fondamental, elles inventent le modèle économique de la niche digital scrapbooking et permettent au marché de commencer à se structurer.
Avec la montée en puissance des plateformes Etsy et Shopify, le digital scrapbooking entre dans une phase plus visible. Etsy permet la vente de produits numériques sans infrastructure technique complexe, à destination d’un public plus large. Les produits peuvent être mis en vente sans validation préalable, il est possible pour de nouvelles créatrices d’émerger et de faire connaître leur travail. Les créatrices les plus connues peuvent elles créer leurs propres sites à moindre coûts grâce à Shopify.
Le cas Canva
Créé en 2012, Canva est un logiciel de conception graphique en ligne. Il permet de créer toutes sortes d’illustrations et permet également les retouches vidéos et photos. Son mode d’utilisation est simple : une interface glisser-déposer. Basé sur un modèle freemium, il permet l’utilisation de templates de powerpoint, affiche, cartes créés par d’autres utilisateurs. Ces templates peuvent être totalement gratuits, totalement payants ou bien intégrant seulement quelques éléments payants. Il est également possible dans la barre de recherche d’ajouter des éléments, gratuits ou payants. Les templates ou éléments peuvent être achetés un par un occasionnellement ou bien disponibles avec un abonnement mensuel Pro.
La démocratisation de Canva marque un tournant majeur et intéressant pour le digital scrapbooking. Le logiciel, très simple d’utilisation, disponible en application ainsi qu’en ligne et accessible depuis n’importe quel terminal doté d’internet permet à un large nombre son utilisation. Ainsi quelques euros suffisent pour acquérir un kit complet, téléchargeable instantanément. Les prix sont faibles, la production est régulière et cette pratique devient accessible aux non passionnés qui peuvent réaliser des pages de digital scrapbooking sans y consacrer (trop) de temps.
Il existe également d’autres logiciels et applications populaires, notamment Procreate, 17V28 ou encore Paper.
Les réseaux sociaux, accélérateurs de visibilité
L’économie de l’influence peut être définie comme un système dans lequel des individus transforment la visibilité acquise au sein de communautés spécifiques en valeur économique. Cette transformation repose sur plusieurs leviers : une crédibilité construite dans la durée, la relation parasociale nouée avec l’audience, et des mécanismes de recommandation souvent implicites, intégrés aux pratiques ordinaires de publication.
Dans le cas du digital scrapbooking, ces mécanismes prennent des formes visuelles spécifiques. Les photo dumps ou les vidéos montrant le processus créatif, diffuser sur TikTok ou Instagram ne se contentent pas de documenter une pratique personnelle. Elles fonctionnent également comme des outils d’auto-promotion, en montrant les templates, les mises en page ou les éléments graphiques directement en situation d’usage. La démonstration du geste créatif devient alors un support de prescription, sans recourir à un discours publicitaire explicite.
Un exemple intéressant de cela est le compte TikTok de @tohkyopress. Avec une communauté relativement réduite, 6902 abonnés à la date du 30 décembre 2025, c’est une nano-influenceuse. Pourtant son compte cumule plus d’1,2 millions de likes. Sur ses publications, notamment les plus virales, les commentaires la sollicitent pour avoir accès aux templates qu’elle utilise.
[@tohkyopress]. (2025, 6 octobre). 🖼️ #matchbox #matchboxtemplate #giftsforhim #giftsforher #wallart #personalizedgift #customgift #canvatemplate #giftsforboyfriend #giftsforgirlfriend #anniversarygiftideas #birthdaygiftideas #romanticgift #couplesgift [Vidéo]. Tik Tok. https://vm.tiktok.com/ZNR6a62so/
Ces templates, utilisables sur Canva, sont ensuite commercialisés sur sa boutique Shopify ainsi que sur Etsy, pour un prix inférieur à 10 euros. La visibilité générée par les réseaux sociaux se convertit ainsi directement en transactions.
Cet exemple illustre plus largement la manière dont l’économie de l’influence du scrapbooking se structure autour de niches. Dans ces espaces, la performance économique repose moins sur la taille de l’audience que sur la qualité du lien, la confiance accordée à l’expertise du créateur et la capacité à intégrer la recommandation au cœur même de la pratique créative.
Les nouvelles formes de monétisation : le cas de Natasha Ahmed
Les micro paiements issus des achats de template Canva ou autre doivent être massifs pour être conséquents et permettre de ne vivre que de cela. Les créateurs de contenus ont donc intérêt à diversifier leurs portefeuilles avec l’une des composantes principales de l’économie de l’influence : la collaboration commerciale.
Chez les créatrices de contenus spécialisées dans le scrapbooking on retrouve des publicités plutôt classiques. De promotion d’outils et matériaux à destination du digital scrapbooking : partenariats avec Adobe ou Canva. On y retrouve aussi des partenariats avec des sociétés d’impression pour l’impression d’album physique réalisé grâce au digital scrapbooking.
La pratique du digital scrapbooking permet également l’essor de nouvelles manières de présenter un produit. En voici deux exemples tirés de l’influenceuse britannique aux 200 000 abonnés Natasha Ahmed.
Tout d’abord on retrouve des « spread » des pages de digital scrapbook ou encore de junk journal avec des objets aimés récemment (à droite ci dessous), ou bien qui intègre tous les éléments d’une page de digital scrapbook accompagné d’un ou plusieurs produits (à gauche ci-dessous). On est ici sur une forme de recommandation par la démonstration. Comme on peut le voir sur les exemples ci-dessous, on retrouve alors une publicité plus subtile, plus dissimulée.
A gauche : Ahmed, N. [@natashahmedx]. (2024 17 janvier). hand drew different aesthetics as moodboards (link in bio to purchase print) [Photographie]. Instagram. https://www.instagram.com/p/C2NcXPasWbk/?igsh=MmIyOTFsbWw1eWdr
A droite : Ahmed, N. [@natashahmedx]. (2025 6 septembre). my autumn essentials in newspaper format [Photographie]. Instagram. https://www.instagram.com/p/DOQy3-ACBld/?igsh=MWxpdWZ4eHJ6NjI0ZQ==
Cette pratique est très efficace avec des taux de conversion proportionnellement plus importants. En effet, Dina Younis démontre que l’exposition à des contenus générés par les utilisateurs des réseaux sociaux, que l’on nomme User Generated Content, ou plus rapidement UGC, augmente significativement la perception à la fois d’authenticité et de confiance envers une marque. Cela entraîne une intention plus élevée d’achats comparée aux formats publicitaires plus traditionnels.
Un autre exemple est celui du partenariat. On peut observer ci-dessous un exemple vidéo de partenariats publicitaires entre Natasha Ahmed et Netflix House Dallas. La page de du digital scrapbook est centrée autour du produit et en fait sa promotion.
Ahmed, N. [@natashahmedx]. (2025 27 décembre). some sweet Netflix House Dallas memories crafted by @natashahmedx 💌 #netflixpartner [Vidéo]. Instagram. https://www.instagram.com/reel/DSx36EzjNpt/?igsh=MWx1MWdqMDRoOWFhaA==
Ces publicités sont particulièrement redoutables car elles forment un tout, on est sur un contenu natif ou de marketing intégré, il y a une recommandation implicite basée sur l’usage. Ce type de contenu est plus authentique et proche de l’expérience personnelle, tout le point fort des contenus UGC.
Structuration d’une véritable micro-industrie
Le digital scrapbooking illustre finalement une réalité souvent sous-estimée de l’économie de l’influence: les niches, lorsqu’elles sont bien comprises et bien investies, peuvent être (extrêmement) rentables.
Cette observation rejoint l’analyse de Catherene J. and Kalaivani B. sur l’évolution du marketing d’influence. Les marques tendent à privilégier des créateurs positionnés sur des niches clairement identifiées, disposant d’audiences plus restreintes mais fortement engagées, plutôt que des profils à forte audience mais faiblement spécialisés. Le succès d’une campagne repose alors moins sur le volume de followers que sur le lien entre l’univers du créateur et celui de la marque, ainsi que sur la confiance et l’engagement générés auprès de la communauté. Dans cette logique de spécialisation, la crédibilité et la reconnaissance communautaire priment largement sur le nombre d’abonnés.
Toutefois, ce modèle ne se limite plus aujourd’hui aux seuls cercles d’initiés. En effet, de nombreuses personnes qui ne sont pas familières avec la pratique physique ou digitale du scrapbooking adoptent de manière occasionnelle ces codes pour des posts sur les réseaux sociaux. Cette diffusion est facilitée par des outils de création accessibles et simples de prise en main et par la visibilité accrue de ces contenus permises par les réseaux sociaux (notamment Instagram, Tiktok et Pinterest). De plus, ces utilisateurs occasionnels sont une source de revenus. Le scrapbooking devient alors, pour certains, moins un loisir hérité qu’un terrain d’expérimentation créatif et économique.
Le digital scrapbooking montre ainsi qu’il est possible de monétiser durablement une pratique créative, notamment grâce aux plateformes à la fois de création, de partage et de vente. Nous sommes ici face à un cas d’école de l’économie de l’influence qui nous prouve que la niche n’est pas une limite mais un avantage.
BORDENAVE Chloé
L’audience invisible : Le défi de la mesure média au-delà de la « Box »
Dans nos salons européens, la « Box » internet est devenue le métronome de nos vies numériques. Elle agrège nos consommations, enregistre nos préférences et, surtout, renvoie en temps réel aux instituts de mesure une mine d’or de données via sa « voie de retour ». Mais que se passe-t-il dès que l’on sort de ce confort filaire ? Dans de vastes régions du monde, de l’Afrique subsaharienne à l’Asie du Sud-Est, le modèle de la télévision par IP (IPTV) est quasi inexistant. Pourtant, on y consomme massivement des contenus, sur des écrans partagés ou des smartphones. Comment transformer ces spectateurs « invisibles » en données monétisables ? Voici les coulisses de la mesure d’audience « Mobile-First ».
Le paradoxe du « Leapfrog » technologique
Le concept de « Leapfrog » (saut de grenouille) décrit parfaitement la situation des marchés émergents : ces pays ont sauté l’étape de la ligne fixe et du câble pour passer directement au tout-mobile. En Afrique, selon le rapport Digital 2024 de DataReportal, le mobile représente souvent plus de 90 % des connexions internet.
Cependant, pour la télévision, le signal reste majoritairement hertzien (TNT) ou satellitaire. Contrairement à une box Orange ou Sky, une antenne râteau ou une parabole ne « parle » pas à l’émetteur. Elle reçoit, mais ne transmet rien. Pour les instituts de mesure comme Kantar ou Nielsen, c’est un trou noir statistique. On sait que le contenu est diffusé, mais on ignore qui le regarde vraiment, combien de temps, et si le spectateur a changé de chaîne pendant la publicité.
L’ingéniosité technique : Le son comme traceur
Pour pallier l’absence de connexion physique entre le téléviseur et l’institut de mesure, les ingénieurs ont dû faire preuve d’astuce. La solution la plus élégante aujourd’hui est le Watermarking audio (ou tatouage numérique).
Le principe est le suivant : au moment de la diffusion, la chaîne de télévision insère un signal acoustique inaudible pour l’oreille humaine dans la bande-son de son programme. Ce signal contient l’identifiant de la chaîne et l’horodatage précis. Pour le capter, on utilise un « panel »: un échantillon de la population équipé d’une application dédiée sur leur smartphone ou d’un petit boîtier portable appelé PPM (Portable People Meter).
Le micro de l’appareil « écoute » l’environnement et, dès qu’il reconnaît un watermark, il enregistre l’exposition au média. Cette technologie présente un avantage majeur pour les pays du Sud : elle capte l’audience hors foyer. Dans des villes comme Lagos ou Kinshasa, la télévision est souvent une expérience collective dans des bars ou des espaces publics. Le watermark permet de suivre le spectateur partout où il va, transformant son smartphone en un audimètre personnel.
Étude de cas : Le Nigeria, du « journal de bord » à la révolution numérique
Le Nigeria, souvent surnommé le « géant de l’Afrique », offre l’exemple le plus frappant de cette transition. Avec plus de 210 millions d’habitants et l’une des industries cinématographiques les plus prolifiques au monde (Nollywood), le pays a pourtant longtemps souffert d’un « trou noir » statistique.
La fin de l’ère du papier
Jusqu’à récemment, la mesure d’audience au Nigeria reposait essentiellement sur la méthode des journaux de bord (Diary method). Des panélistes devaient noter manuellement, sur des carnets, les programmes regardés chaque jour. Cette méthode, archaïque et sujette aux biais de mémoire, était incapable de rassurer les annonceurs mondiaux. Résultat : malgré une audience massive, le marché publicitaire nigérian restait sous-évalué par rapport à son potentiel réel.
Le tournant de la NBC et du système AMSY
Sous l’impulsion de la National Broadcasting Commission (NBC), le pays a lancé une réforme radicale de son système de mesure d’audience (AMSY – Audience Measurement System). Le choix s’est porté sur une approche hybride, combinant la technologie de Kantar et de réseaux locaux.
Plutôt que d’attendre l’équipement des foyers en box internet haut débit, le Nigeria a misé sur le déploiement de décodeurs de télévision numérique terrestre (DTT) et de technologies de Watermarking. Dans ce système, les données de consommation ne transitent plus par un câble physique, mais sont agrégées via les réseaux mobiles dès qu’une interaction est détectée.
Pourquoi est-ce un changement de paradigme ?
Pour les chaînes locales comme Channels TV ou AIT, cette nouvelle précision change tout. Elles peuvent désormais prouver leur audience auprès de marques comme Pepsi ou Nestlé en temps quasi réel (J+1 au lieu de plusieurs mois). Cette étude de cas nigériane prouve qu’une infrastructure de mesure robuste peut exister sans « Box » à l’européenne, à condition de placer le smartphone et le signal audio au centre de l’écosystème.
La mesure : une « monnaie » de survie pour les médias locaux
Pourquoi déployer de telles technologies ? La réponse est économique. Dans le jargon des médias, l’audience est une monnaie d’échange.
Sans chiffres certifiés par un tiers de confiance (comme le PAMRO en Afrique), le marché publicitaire navigue à vue. Les grands annonceurs internationaux (Coca-Cola, Procter & Gamble, Unilever) hésitent à investir des millions de dollars si le « GRP » (Gross Rating Point, l’unité de mesure de la pression publicitaire) n’est pas garanti.
C’est ici que réside l’enjeu des valeurs :
Souveraineté : Sans mesure fiable, les revenus publicitaires fuient vers les plateformes globales (Google, Facebook) qui disposent de leurs propres outils de tracking. Une mesure d’audience locale forte est donc un outil de protection de la diversité culturelle et des médias nationaux.
Équité : Elle permet de donner une valeur réelle à des programmes qui, bien que populaires, restaient jusqu’ici sous-évalués faute de preuves chiffrées.
Limites éthiques et zones d’ombre
Toutefois, cette « technologie de l’écoute » ne va pas sans soulever des questions de vie privée. Demander à des citoyens d’installer une application qui accède en permanence à leur micro, même pour détecter des fréquences inaudibles, est un défi éthique majeur. La conformité avec des réglementations inspirées du RGPD devient un casse-tête pour les instituts de sondage dans ces régions.
Enfin, il reste le défi de la fracture rurale. Si le watermark fonctionne parfaitement dans les zones urbaines connectées, la mesure de l’audience dans les villages reculés, sans couverture réseau stable pour remonter les données, reste le dernier bouclier de « l’audience invisible ».
La fin de la domination de la « Box » ne signifie pas la fin de la mesure, mais sa mutation. En devenant mobile et acoustique, la mesure d’audience s’adapte à une réalité mondiale où l’individu est plus mobile que son foyer. Pour les pays émergents, c’est une étape cruciale pour stabiliser leurs marchés médias. Mais le défi de demain sera de réussir à hybrider ces données techniques avec une réelle compréhension sociologique des usages, afin que les chiffres ne remplacent jamais totalement l’humain.
Vilarienne ONGUENE
Sources et références
DataReportal – Digital 2024: Global Overview Report. https://datareportal.com/reports/digital-2024-global-overview-report
ITU (International Telecommunication Union) : Statistiques sur l’accès aux TIC par région, illustrant le phénomène du « Leapfrogging » technologique : https://www.itu.int/en/ITU-D/Statistics/Pages/stat/default.aspx
PAMRO (Pan African Media Research Organisation) : https://pamro.org/news/
National Broadcasting Commission (NBC) Nigeria : https://www.nbc.gov.ng
Rapport OCDE 2025 sur les « broadband connectivity divides », qui insiste sur la difficulté de connecter les zones rurales et d’y mesurer les performances réseaux : https://www.oecd.org/en/publications/closing-broadband-connectivity-divides-for-all_d5ea99b2-en.html
Études ITU sur la progression de la connectivité mobile et internet dans les pays émergents, et la persistance d’un tiers de la population mondiale hors‑ligne : https://www.itu.int/en/mediacentre/Pages/PR-2024-11-27-facts-and-figures.aspx
Article/papier d’ingénierie sur le watermarking audio pour la mesure d’audience : https://blogs.telosalliance.com/audio-watermarking-technology-explained
Téléréalité, émotions et économie de l’attention : pourquoi ça marche toujours?
Il y a vingt-cinq ans après l’apparition de Loft Story sur nos écrans, tout le monde semblait penser à une mode éphémère, un genre qui allait s’essouffler. Pourtant, en 2025, la téléréalité ne s’est jamais aussi bien portée. Des « Marseillais » à « Too hot to handle » sur Netflix en passant par «Nouvelle école » et « La villa des coeurs brises », le mécanisme reste infaillible. Ainsi, près d’un quart de siècle plus tard, force est de constater que le genre n’a pas seulement survécu, il a colonisé nos écrans, de la télévision linéaire aux flux algorithmiques de TikTok et Netflix. On peut ainsi se demander comment ce genre, de plus est « ancien », a-t-il réussi à devenir le pilier central de l’économie de l’attention moderne ?
Pour commencer, afin de mettre le sujet en perspective, il est important de comprendre que la téléréalité a connu trois âges :
Tout commence par ce que les sociologues, à l’instar de Nathalie Nadaud-Albertini, appellent « l’âge de l’innocence ». Entre 2001 et 2005, la France découvre une expérience quasi-anthropologique avec les premières téléréalités, dont le moteur est alors la curiosité pure. En effet, à cette époque on observe des anonymes enfermés dans leur banalité, l’attention du public est captée par le « vrai », par ce miroir tendu à la société qui permet à chacun de tester ses propres jugements moraux. C’était le temps de la découverte avant que le public finisse par s’ennuyer de banalité. Ainsi, alors que selon François Jost chaque émission repose sur une « promesse », avant celle ci était ontologique (on nous promet que ce que l’on voit est « vrai ») avant de devenir ludique (le jeu et le clash passent avant la réalité).
En effet, à partir de 2006 à commencé l’ère de la scénarisation. Comme l’a souligne François Jost dans son ouvrage Le Culte du banal : de Loft Story à Secret Story (CNRS Éditions), le contrat a changé à ce moment là. Dans son ouvrage il analyse comment on est passé d’une télévision qui montrait « l’homme ordinaire » (le Loft) à une télévision qui met en scène des « caractères » (Secret Story). Jost explique que le spectateur ne regarde plus pour voir la « vérité », mais pour voir si les candidats vont réussir à tenir leur rôle ou leur secret. Le contrat n’est plus : « Regardez, c’est la vraie vie » mais : « Regardez comment ils jouent avec la réalité ». Le téléspectateur ne cherchent plus la banalité, mais l’extraordinaire et le conflit, c’est une industrialisation de l’émotion. Le casting devient un métier, et l’attention du spectateur est désormais maintenue par une dramaturgie millimétrée, conçue pour ne jamais laisser le cerveau au repos.
Depuis 2016, nous sommes entrés dans une troisième dimension, celle de l’écosystème numérique global. Aujourd’hui, l’émission de télévision n’est plus que la partie émergée d’un iceberg médiatique bien plus vaste. Elle sert de rampe de lancement à des carrières d’influenceurs qui monétisent leur audience 24h/24 sur les réseaux sociaux tels qu’Instagram ou TikTok. Les spectateurs ne regarde plus seulement une émission, ils ont accès à un flux de contenu permanent qu’ils peuvent consommer de manière fragmentée. Comme l’explique Yves Citton, dans son livre L’Économie de l’attention (2014) où il développe ses théories sur le capitalisme attentionnel, la téléréalité a réussi à coloniser notre « temps de cerveau disponible » en devenant omniprésente, abolissant la frontière entre le show et la vie quotidienne.
Egalement, si la téléréalité perdure, c’est parce qu’elle s’appuie sur des mécanismes psychologiques universels que le digital n’a fait qu’accentuer. Dès 1954, dans son article fondateur A Theory of Social Comparison Processes, le psychologue Leon Festinger expliquait que l’être humain possède un besoin intrinsèque d’évaluer ses propres capacités en se mesurant aux autres. En cela, la téléréalité nous offre un miroir permanent à ce besoin en nous permettant de nous rassurer en observant les échecs des autres (ce qu’on appelle la comparaison descendante) ou, au contraire, de nous projeter dans des styles de vie idéalisés.
Le succès de la télé-réalité repose également sur l’interaction parasociale, un levier puissant théorisé dès 1956 par Donald Horton et Richard Wohl. Dans leur article, ils décrivent ce sentiment d’entretenir une « intimité à distance » avec des figures médiatiques qui nous sont pourtant totalement étrangères. La téléréalité moderne a poussé ce concept à son paroxysme en nous invitant dans l’intimité quotidienne des candidats, que ce soit à travers les confessionnaux télévisés ou sur les réseaux sociaux. La distance symbolique est brisée ce qui crée un attachement émotionnel si fort que le spectateur finit par suivre ces « personnalités » avec la même fidélité qu’un membre de son propre entourage.
La téléréalité s’est parfaitement adaptée à l’économie contemporaine de l’attention. Chaque épisode pouvant être découpé en une multitude d’extraits courts, étant ensuite diffusé sur TikTok, Instagram ou Twitter, chaque moment anodin devenant ainsi une séquence virale. Aussi, elle repose sur des émotions fortes comme l’indignation, le rire moqueur, le scandale ou encore la colère, soit exactement les émotions qui déclenchent le plus de réactions et d’interactions en ligne. En plus de cela, la téléréalité à un avantage décisif pour les diffuseurs, du fait de son coût de production bien inférieur à celui de la fiction, pour un rendement d’attention et de visibilité souvent supérieur.
Le genre a également survécu parce qu’il a su muter avec les plateformes. Netflix, par exemple, a renouvelé ses codes avec des programmes comme The Circle ou Love is Blind, en s’appuyant sur la data pour identifier les moments de décrochage et calibrer les rebondissements. Ces codes se retrouvent même partout, les plus grands YouTubeurs reproduisant désormais ces mécanismes de mise en scène émotionnelle, de suspens permanent et de montage frénétique.
Sources :
- Jost, F. (2013). Le culte du banal : De Duchamp à la télé-réalité. CNRS Éditions. ISBN 978-2-271-07731-8.
- Citton, Y. (2014). L’économie de l’attention : Nouvel horizon du capitalisme ? Paris : La Découverte.
- En 20 ans, la téléréalité a redoré son image. (n.d.). La Revue Des Médias. https://larevuedesmedias.ina.fr/anniversaire-vingt-ans-telerealite-succes-acceptation
- Soulez, G. (n.d.). François Jost, Introduction à l’analyse de la télévision, Ellipses, Paris 1999 ; François Jost, La télévision du quotidien Entre réalité et fiction, INA-De Boeck Université, Paris-Bruxelles 2001. Persée. https://www.persee.fr/doc/memor_1626-1429_2001_num_3_1_2453_t16_0116_0000_1
- Festinger, L. (1954). A theory of social comparison processes. Human Relations, 7(2), 117–140. https://doi.org/10.1177/001872675400700202
- Horton, D., & Wohl, R. R. (1956). Mass Communication and Para-Social Interaction. Psychiatry, 19(3), 215–229. https://doi.org/10.1080/00332747.1956.11023049
Louise LEFEVRE
L’Auteur, la Star et l’industrie: Resurrection, un blockbuster d’auteur hybride
Un succès fracassant
L’analyse grand public occidentale du cinéma chinois a longtemps reposé sur un mythe binaire : d’un côté, le cinéma d’État, riche et massif, de l’autre, l’auteur dissident, fauché et aidé par des subventions. L’export de ce cinéma chinois perçu comme binaire en demeure complexe même si la volonté se prononce de plus en plus fortement. On pense par exemple au film à succès Ne Zha 2 ( Yu Yang (Jiaozi)) que A24 ont tenté, sans réel succès, de distribuer aux États-Unis.
En revanche, le succès fracassant de Resurrection (Rǔ Yè), le troisième long-métrage de Bi Gan, vient pulvériser la grille de lecture binaire habituelle. Avec un Prix Spécial du Jury à Cannes et plus de 15 millions d’euros de recettes au box-office chinois en deux jours, ce film impose un nouveau modèle industriel : la joint-venture culturelle.
Il ne s’agit pas de charité artistique, mais d’une alliance stratégique froide et efficace entre la puissance de feu de la « Fan Economy » chinoise et les mécanismes de distribution français.
© DANGMAI FILMS
Huace & Jackson Yee : La « Locomotive » Domestique
Pour comprendre l’anomalie Resurrection, il faut d’abord regarder son bilan comptable. Contrairement aux précédents films d’auteurs chinois (souvent produits par de petites structures indépendantes), ce projet est piloté par Huace Pictures. Ce n’est pas un label art et essai, mais l’un des géants du divertissement privé en Chine, habitué aux séries TV à succès et aux blockbusters.
©Huace Film&TV
Initialement spécialisée dans la création de contenus pour le petit écran, la société Zhejiang Huace Film & TV a été fondée en 2005 à Hangzhou. Après être devenue la première entreprise du secteur à entrer en bourse en Chine en 2010, elle a diversifié ses activités pour devenir un acteur majeur du cinéma mondial via sa branche Huace Pictures. Le groupe produit aujourd’hui environ un millier d’épisodes de séries par an et s’est illustré au cinéma par le financement de projets d’envergure ainsi que par l’acquisition de droits de distribution à l’international. Son influence s’étend désormais à la production de films d’auteur reconnus, comme ceux de Bi Gan, tout en maintenant une position de leader dans l’industrie audiovisuelle chinoise.
L’apport de Huace ne se limite pas aux fonds, résidant dans l’intégration d’un actif stratégique majeur : Jackson Yee (Yi Yangqianxi). Pour l’industrie chinoise, Jackson Yee n’est pas seulement un acteur talentueux (Better Days, Full River Red), c’est une « IP » (Propriété Intellectuelle) humaine. Sa présence garantit mécaniquement une exposition massive.
En plaçant une telle superstar, accompagnée de l’icône Shu Qi, au cœur d’un film d’auteur radical, Huace a opéré un « dérisquage » industriel. Le studio a transformé un projet de niche (un thriller de science-fiction onirique) en un événement « incontournable » pour le grand public jeune. C’est cette puissance de frappe domestique qui a permis à Bi Gan de bénéficier d’un budget de production de niveau blockbuster. C’est par ailleurs une méthode de financement et distribution que l’on retrouve dans le monde entier: se garantir un minimum d’entrées et d’exposition à travers le star system. C’est une manière de se donner l’opportunité de prendre plus de risques artistiques sans en perdre tout espoir de financement (modèle de Mac Donald (1988)).
La France comme « Laboratoire et passeport »
Si le capital est chinois, pourquoi Bi Gan a-t-il maintenu sa collaboration historique avec CG Cinéma (Charles Gillibert) en France ?
©CG CINEMA
Dans ce montage, le partenaire français n’est pas le « payeur », mais le « garant ». Face à un investisseur chinois puissant (Huace) qui pourrait être tenté de lisser le film pour en faire un produit de consommation courante, la co-production française joue un rôle de bouclier éditorial. Elle protège le « Final Cut » du réalisateur et assure l’intégrité artistique du projet.
Plus techniquement, la France a pu servir de hub de finition et de labelisation :
- L’Excellence Technique : Une partie de la post-production (sound design, étalonnage complexe) a été gérée en Europe, apportant une « patine » visuelle et sonore qui distingue le film des productions CGI standardisées du marché chinois.
- Le Sésame Cannois : C’est l’expertise de réseau de CG Cinéma et des Films du Losange (ventes internationales) qui a propulsé le film en Compétition à Cannes. Sans cette intervention, Resurrection aurait pu rester un gros succès local mais invisible pour la critique mondiale. La France a converti le capital économique chinois en capital symbolique global.
© Festival de Cannes 2025
Le Modèle du « Blockbuster d’Auteur »
Resurrection marque la naissance d’un modèle hybride mature. L’industrie chinoise prouve qu’elle est désormais capable de financer ses propres auteurs sans attendre l’Europe, à condition d’y injecter ses propres stars (Star System). De son côté, l’industrie française se réinvente non plus comme « bailleur de fonds » unique, mais comme partenaire stratégique de curation et de positionnement.
Le film a réussi là où beaucoup ont échoué : il a satisfait l’exigence du critique international tout en remplissant les multiplexes de Shanghai. C’est le triomphe d’une intégration verticale transcontinentale.
Tom AVERINK
- Libération (10 décembre 2025), En Chine, «Resurrection» tient l’affiche malgré un cinéma d’auteur fragile, Frédéric Kaplan. https://www.liberation.fr/culture/cinema/en-chine-resurrection-tient-laffiche-malgre-un-cinema-dauteur-fragile-20251210_RT5WPO6CPVF4BHWHPFKCRUSO2E/
- OFCE (juillet 2005), Stars et box office : un état des approches théoriques et empiriques, Alexis Dantec et Florence Lévy. https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/dtravail/WP2005-13.pdf
- Télérama (9 décembre 2025), Bi Gan, réalisateur de “Resurrection” : l’autodidacte qui dynamite (à sa façon) le cinéma chinois, Marie Sauvion. https://www.telerama.fr/cinema/bi-gan-realisateur-de-resurrection-l-autodidacte-qui-dynamite-a-sa-facon-le-cinema-chinois-7028751.php
- Screen Daily (20 septembre 2024), Bi Gan’s ‘Resurrection’ sold to more key territories ahead of Busan bow, Silvia Wong. https://www.screendaily.com/news/bi-gans-resurrection-sold-to-more-key-territories-ahead-of-busan-bow/5209141.article
- The Hollywood Reporter (11 décembre 2025), Bi Gan’s ‘Resurrection’ Finds Success at China Box Office Despite Arthouse Chill, Patrick Brzeski. https://www.hollywoodreporter.com/movies/movie-news/bi-gan-resurrection-china-box-office-1236434027/
- Cineuropa (2025), Resurrection, Fiche film. https://cineuropa.org/fr/film/477275/
- Unifrance (novembre 2025), China Huace Film & TV Co. Ltd : Présentation et historique, Fiche entreprise. https://www.unifrance.org/annuaires/societe/366000/china-huace-film-tv-co-ltd
GP Explorer 3 : l’apogée d’une saga médiatique qui a réinventé les codes du divertissement sportif, façon Internet
Dimanche 5 octobre 2025. Le soleil se couche sur le circuit Bugatti du Mans. Des dizaines de milliers de fans s’amassent au pied du podium sur lequel 24 personnalités d’Internet, créateurs de contenus et rappeurs, célèbrent la fin d’une aventure unique. Derrière leur écran, ce sont plusieurs millions de spectateurs qui suivent en simultané sur Twitch ou France 2 les derniers instants de ce week-end historique : la dernière édition du GP Explorer. “The Last Race”.
Le GP Explorer, lancé en 2022 par Lucas Hauchard (Squeezie), est une course de Formule 4 mettant en compétition des personnalités du Web regroupées en écuries, lors d’un événement physique sur le circuit des 24h du Mans. Pour marquer le coup, cette troisième et dernière édition s’étend sur trois jours, reprenant le modèle d’un week-end de F1 complet : essais libres, course sprint, qualifications, grand prix.
Forts des deux premières expériences, Squeezie et ses équipes avaient toutes les clés en main pour faire entrer « The Last Race » au panthéon de l’Internet Français – et même mondial. Pari réussi pour le youtubeur de 29 ans, qui s’érige aujourd’hui en symbole d’une nouvelle ère médiatique.
Bien plus qu’une simple course automobile, retour sur le GP Explorer 3, cet ovni hybride, preuve que les créateurs d’Internet ont conquis la capacité de production, la légitimité et la suprématie narrative des médias traditionnels.
Le triomphe de l’auto-entrepreneur média
En 2017, invité sur le plateau de “Salut les Terriens” pour faire la promotion de son livre, Squeezie était interrogé – non sans condescendance – sur la nature de son métier : “vous vous filmez en train de jouer aux jeux vidéos, et vous gagnez de l’argent”, “on en a vu des branleurs dans l’émission, mais celui-là [Squeezie] il est magnifique”.
Aujourd’hui à la tête de plusieurs sociétés (Yoko, Ciao Kombucha, Gentle Mates…) et d’un empire de plusieurs millions d’euros, Squeezie n’a plus rien de l’adolescent qui se filmait en jouant à Dofus depuis sa chambre ; et s’impose comme une figure médiatique majeure qui n’a rien à envier à la télévision.
Le GP Explorer est une aventure entrepreneuriale inédite, qui réinvente l’événementiel “façon Internet”, en plaçant le sponsoring au coeur du modèle financier. Chaque écurie est sponsorisée par une entreprise, et l’événement en lui-même est accompagné par des dizaines de partenaires, qui bénéficient de mises en avant variées (aussi bien physiques avec des stands sur place, que virtuelles avec des placements de produits dans les vidéos). La troisième édition était suivie par près d’une cinquantaine de partenaires, parmi lesquels Netflix, Samsung ou encore Lego. Les multinationales se bousculent pour accéder à une part du gâteau. Cette stratégie permet à Squeezie de financer son événement grâce à son audience ultra-attractive, tout en maintenant un prix abordable sur la billetterie (jusqu’à 85€ pour les places en tribune) : c’est la signature de l’économie de plateforme, monétiser l’attention agrégée plutôt que l’accès exclusif au contenu.
Malgré tout, avec plus de 200 000 participants, la billetterie uniquement a permis d’engranger plus de 13 millions d’euros, un bond colossal comparé aux éditions précédentes qui ne se tenaient que sur un jour et à jauge réduite. Squeezie confiera d’ailleurs dans un live que seule cette dernière édition du GP était rentable. Avec un budget d’une dizaine de millions d’euros et près de 5000 personnes impliquées sur le projet, Lucas Hauchard démontre une fois de plus qu’il ne s’agit plus uniquement de faire des vidéos : le GP Explorer est devenu une véritable marque (déposée !) et une success story entrepreneuriale.
La route vers la reconnaissance symbolique
Dès la première édition, Squeezie a bénéficié du soutien des institutions du secteur automobile. Accueilli sur le mythique circuit du Mans par l’Automobile Club de l’Ouest et accompagné par la Fédération Française du Sport Automobile, le projet a bénéficié de l’expertise de véritables professionnels (coachs, ingénieurs…) qui ont formé les participants. Alpine (gamme de véhicules sportifs de Renault) sponsorise chaque année une écurie, et a même fait venir ses pilotes de F1 Esteban Ocon et Pierre Gasly lors de la deuxième édition pour une démonstration en piste. Cette année, symbole du graal ultime pour tout passionné, c’est la Scuderia Ferrari qui a posté un message de soutien sur ses réseaux sociaux au début du week-end.
Du côté des médias traditionnels, cette troisième édition est historique car elle était, pour la première fois, retransmise en direct à la télévision sur France 2, France 4 et France.tv. Pour les créateurs d’Internet qui peinaient encore il y a quelques années à être pris au sérieux, c’est la consécration. La reconnaissance par les médias traditionnels demeure, aujourd’hui, le point central de légitimation de leurs activités.
Sans pour autant délaisser Twitch, qui diffuse l’entièreté du week-end et culmine à près d’1.4 millions de viewers (record national), Squeezie investit donc la télévision linéaire pour attirer un nouveau public et une légitimité qui ne lui était jusqu’alors que partiellement accordée. Pour France Télévisions, c’est du pain béni. L’événement touche 6.7 millions de téléspectateurs sur l’ensemble du week-end (pic à 1.6 millions) et contribue à rajeunir grandement son public, avec 39.5% de part d’audience sur les 15-34 ans. Le GP réalise d’ailleurs un meilleur score que le GP de Singapour de F1, diffusé le même jour sur Canal+.
D’après Baptiste Brossillon, chercheur à l’université Paris-Saclay et spécialiste des liens entre le sport professionnel et le divertissement, cette retransmission télévisée est loin d’être anodine : “Il y avait déjà des diffuseurs intéressés dès la première édition. Mais en termes de storytelling […], c’était mieux de commencer en disant «Regardez, on s’est fait tout seul, voyez ce qu’on est capable de faire». Si la première édition avait été diffusée sur une grande chaîne ou plateforme, l’image de l’événement n’aurait pas été la même.” Le choix du service public est également un moyen de lisser son image : la vente des droits de diffusion n’aurait pas été faite pour l’argent, mais pour la reconnaissance symbolique (“on a réussi à faire quelque chose de tellement grand qu’on passe à la télé”).
Un pari politique et marketing gagnant-gagnant donc, qui pourrait bien ouvrir la voie à d’autres créateurs.
Une véritable saga médiatique
Mais si le modèle économique et l’approbation des institutions y contribuent, ce qui fait le succès du GP Explorer, d’après Baptiste Brossillon, c’est avant tout son ADN narratif. L’ensemble du processus est storytellé.
À l’origine, ce projet part d’un pari fou lancé lors du ZEvent 2020 par Squeezie pour encourager les dons. La première édition est donc le récit extraordinaire d’un événement “fait par des mecs d’Internet, pour des mecs d’Internet”. La deuxième édition, c’est l’argument sportif, l’idée de la revanche pour les pilotes qui ont goûté à la compétition et ont faim de prouver de quoi ils sont capables.
La troisième édition, c’est la dernière : “The Last Race”. Il faut s’arrêter au sommet, avant de provoquer la lassitude. Narrativement, c’est fort, et stratégiquement, cela permet de créer de la rareté dans un univers médiatique où l’offre est infinie. En annonçant la fin, Squeezie crée un produit non reproductible, augmentant la pression médiatique, l’urgence de participation (billetterie), et l’intensité émotionnelle de la consommation médiatique.
Et c’est l’excuse parfaite pour mettre le paquet : un week-end complet, une course surprise avec les vainqueurs des éditions précédentes, un vol de la patrouille de France, une ouverture internationale avec des écuries espagnoles et américaines et une diffusion locale, deux soirs de concerts avec un line-up digne des plus grands festivals (SDM, Théodora, Vladimir Cauchemar…), et pour couronner le tout : un album entier produit par le rappeur à succès SCH, réunissant plus d’une vingtaine d’artistes français.
Ainsi, chaque étape de l’aventure est événementialisée : reveal des écuries, des livrées, des casques, bande-annonce… Mais le cœur du récit ne se passe pas sur le compte officiel du GP Explorer. Ce sont les participants eux-mêmes qui contribuent à alimenter l’univers qui se crée autour de l’événement. Chaque pilote est un média, accompagné de son cadreur. Chaque session d’entraînement fait l’objet d’un vlog, d’un live, de stories ou de posts. Chacun raconte l’aventure de son point de vue, les récits s’entrecroisent, les spectateurs sont immergés au plus près des garages. Internet étant un petit milieu, le GP est fréquemment mentionné dans des vidéos qui n’ont rien à voir, et des personnalités ne participant pas à l’événement contribuent à alimenter l’engouement : ainsi, on a pu voir Léna Situations se rendre à un week-end d’entraînement pendant ses Vlogs d’Août, et Hugo Décrypte couvrir assidûment le projet sur sa plateforme d’actualités.
Cette production massive et coordonnée de contenus témoigne d’une stratégie d’hyper-alimentation algorithmique et de synergie cross-plateformes, assurant une visibilité constante et prolongeant le cycle d’attention.
Dès lors, le GP Explorer 3 est bien plus qu’un simple week-end de course. L’événement n’est qu’un point d’orgue ; le véritable produit, c’est cette campagne algorithmique coalimentée par des dizaines de créateurs, une saga médiatique qui s’étend sur plusieurs années.
Le co-branding au coeur de la stratégie
La clé du succès repose donc en partie sur la concentration d’influenceurs, véritables marques humaines capables de mobiliser leur communauté. Le choix des participants n’est donc pas anodin. Stratégiquement, Squeezie fait appel à des personnalités aux horizons différents (influenceuse, gamer, rappeur) pour attirer des communautés qui ne se croisent pas habituellement, mais toutes reliées par la culture Internet. Ainsi, il réunit des cultures autrefois peu valorisées par les institutions tout en prouvant qu’elles sont aujourd’hui au coeur de l’industrie du divertissement.
Un nouveau public : la génération Internet
Cette stratégie du co-branding fonctionne parce que Squeezie a compris qu’il ne s’adressait évidemment pas aux fans de sports mécaniques : d’après une radiographie du réseau mobile d’Orange, 55% des spectateurs avaient moins de 35 ans et l’audience était mixte, avec 47% de femmes.
En effet, le cœur de cible de l’événement, c’est la génération Internet. Nés entre 1990 et 2010, ce sont les adolescents et jeunes adultes qui ont grandi avec les personnalités du Web, les premiers youtubeurs et influenceurs, et qui sont aujourd’hui indépendants, avec un pouvoir d’achat, et seraient donc prêts à payer pour voir leur créateur de contenus préféré courir au Mans.
On constate que le public était également grandement familial, avec 20% de mineurs, souvent accompagnés d’un ou plusieurs de leurs parents. Pour beaucoup, ce week-end était l’occasion d’une sortie en famille, preuve qu’Internet transcende aujourd’hui les générations et est capable de fédérer, au même titre qu’une émission télévisée ou que les grands événements sportifs.
Sources : Flux vision – Orange Business / Sarthe Tourisme
L’apogée du sportainment
Ainsi, le GP Explorer s’inscrit dans un mouvement global où le divertissement et le spectacle sportif remplacent peu à peu les sports professionnels. Les nouveaux acteurs digitaux entrent dans la compétition aux retransmissions sportives et s’affranchissent des règles pour dynamiser les rencontres. Exemple probant : la Kings League de Gérard Piqué, des matchs de football de 40 minutes disputés à 7 joueurs et diffusés en streaming.
Les fans ne sont donc pas là tant pour les performances sportives que pour voir leur créateur préféré rouler. Comme le dit Baptiste Brossillon, la formule n’est pas « un sport qu’on a rendu plus divertissant » mais « un divertissement sur base sportive ».
La fin de l’amateurisme sur le Web
Ainsi, le GP Explorer a largement dépassé les frontières d’Internet, devenant un véritable phénomène culturel qui a marqué une génération entière. Le projet de Squeezie tire la sonnette d’alarme pour les médias traditionnels, et marque un tournant dans l’histoire médiatique.
L’événement symbolise la réussite insolente de créateurs qui, partant de simples plateformes numériques, ont réussi l’exploit de s’approprier des événements d’une envergure digne des plus grands rendez-vous sportifs. Avec des budgets, une logistique et une production approchant celles de la télévision traditionnelle, ces “petits mecs d’Internet” ont démontré qu’ils pouvaient tout produire. Et si ces programmes pensés à l’origine pour le Web s’inspirent autant des formats TV, ils n’en restent pas moins fidèles à leurs propres codes et au lien direct qu’ils ont avec leur communauté, une authenticité qui est, de loin, leur plus grand levier de puissance.
Léa MEIMOUN
Sources
- Photo vignette : © Multyde
- Boucher-Rappet, Kevin.“GP Explorer 3 de Squeezie : comment la course a rajeuni l’audience de France Télévisions”. Le Parisien, 2025. https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/tv/gp-explorer-3-de-squeezie-comment-la-course-a-rajeuni-laudience-de-france-televisions-06-10-2025-UEY7LEBCYJFBZDZTJO5DE53SUE.php
- Dufort Cornilliet, Anne. “GP Explorer : « L’intérêt ne porte pas sur le niveau sportif mais sur l’intrigue », décrypte un chercheur à propos du succès de la course créée par Squeezie”. Franceinfo:sport, 2023. https://www.franceinfo.fr/sports/24h-du-mans/gp-explorer-l-interet-ne-porte-pas-sur-le-niveau-sportif-mais-sur-l-intrigue-decrypte-un-chercheur-a-propos-du-succes-de-la-course-creee-par-squeezie_6043037.html
- Ferey, Eglantine. “GP Explorer 3. Qui étaient les spectateurs de l’événement de Squeezie au Mans et d’où venaient-ils ?”. Ouest France, 2025. https://www.ouest-france.fr/sport/sports-mecaniques/gp-explorer-3-qui-etaient-les-spectateurs-de-levenement-de-squeezie-au-mans-et-dou-venaient-ils-57f058b4-a8d8-11f0-a84e-0a4f72002724#:~:text=Sur%20le%20GP%20Explorer%203,de%2035%20ans%20en%202025).
- Gingins, Lyssia. “Au GP Explorer 3 de Squeezie : « C’est ouf, l’importance que YouTube a prise »”. Le Monde, 2025. https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/10/06/au-gp-explorer-3-de-squeezie-c-est-ouf-l-importance-que-youtube-a-prise_6644711_4408996.html
- Jouin, Stéphanie. “Le GP Explorer 3, The Last Race : on fait le point sur l’évènement qui a explosé les scores sur les réseaux sociaux”. Afffect media, 2025. https://www.afffect.fr/blog/le-gp-explorer-3-the-last-race-on-fait-le-point-sur-levenement-qui-a-explose-les-scores-sur-les-reseaux-sociaux
- Lavenant, Gwenaëlle. “GP Explorer : comment le projet fou de Squeezie a atteint son apogée en trois éditions”. Ouest France, 2025. https://www.ouest-france.fr/sport/sports-mecaniques/entretien-gp-explorer-comment-le-projet-fou-de-squeezie-a-atteint-son-apogee-en-trois-editions-cb7f8ed6-986f-11f0-a80f-a047f9eb8a5b
- Tritah, Faouzi. “GP Explorer : sport, divertissement, storytelling et marketing”. Radio France, 2025. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-info-culturelle-reportages-enquetes-analyses/gp-explorer-sport-divertissement-storytelling-et-marketing-9141390
- “GP Explorer 3 : la stratégie d’une course à 10 millions d’euros”. Clémentine, la compta sans pépins, 2025. https://www.youtube.com/watch?v=EtDWA8Vvhso
- “Ouverture de la billetterie du GP Explorer au Mans : pourquoi ce succès pour la course de l’influenceur Squeezie ?”. France Bleu – ICI Main, 2025. https://www.francebleu.fr/emissions/l-invite-ici-maine/ouverture-de-la-billetterie-du-gp-explorer-au-mans-pourquoi-cette-course-issue-d-internet-connait-un-tel-succes-3015220
Canal+ rachète MultiChoice : le beau puzzle africain à 2,5 milliards d’euros.
Au-delà de cette posture offensive, l’acquisition d’un tel acteur – le dernier de cette envergure encore disponible – est également défensive, visant à sécuriser une position face à l’accélération des plateformes globales. Cette fusion d’actifs donne naissance à un supergroupe panafricain fédérant plus de 40 millions d’abonnés dans près de 70 pays. L’intégration est hautement stratégique : elle permet à Canal+ de compléter sa domination historique sur l’Afrique francophone avec l’emprise de MultiChoice sur les marchés anglophones et lusophones. Ce « beau puzzle » contrôle désormais, aux côtés du chinois StarTimes, environ 90 % des parts de marché de la télévision payante en Afrique.
Sur le plan légal, l’acquisition a été conditionnée par une contrainte de taille : pour se conformer à la législation sud-africaine sur la radiodiffusion, Canal+ a dû consentir à limiter ses droits de vote à 20 % dans l’entité locale, LicenceCo. Cette obligation découle des politiques de Black Economic Empowerment (BEE), visant à corriger les inégalités économiques héritées de l’apartheid en assurant une participation majoritaire de citoyens sud-africains « historiquement désavantagés » dans les secteurs clés. Le paradoxe est ainsi posé : l’entité française paie le prix fort pour une majorité de contrôle, mais doit renoncer au contrôle opérationnel sur le marché le plus mature et le plus rentable du continent.
La crise structurelle de MultiChoice : les raisons d’une opération de sauvetage
L’acquisition par Canal+ s’est jouée dans un contexte de crise structurelle profonde pour MultiChoice , une situation qui a pu être interprétée comme une « opération de sauvetage ».
Le groupe sud-africain subit une érosion critique de sa base clientèle, atteignant 2,8 millions d’abonnés en deux ans (mars 2023 à mars 2025). Sur le seul exercice 2025, 1,2 million de clients DStv ont fait défection, représentant une chute de 8 %. L’épicentre de cette saignée est le Nigeria, qui concentre 63 % de l’érosion des abonnés et a vu 1,4 million d’abonnés disparaître en deux ans.
Cette défection est principalement due à la conjoncture économique. MultiChoice a dû affronter des « conditions d’exploitation des plus difficiles depuis près de 40 ans », la volatilité des devises s’étant révélée le facteur d’érosion le plus violent. En tête, la dépréciation de 58 % du naira nigérian au premier semestre 2025 a engendré un manque à gagner colossal de 10,2 milliards de rands sud-africains (ZAR) sur le chiffre d’affaires. L’inflation, dépassant 30 % au Nigeria et en Angola, a par ailleurs exercé une pression intense sur le pouvoir d’achat des consommateurs, rendant l’abonnement TV souvent non essentiel.
Un bilan contrasté : l’impact des devises annule la performance opérationnelle
Les résultats de l’exercice fiscal 2025 de MultiChoice dessinent un tableau ambivalent : d’un côté, une gestion des coûts rigoureuse, de l’autre, des pertes massives liées aux devises et aux investissements stratégiques.
L’activité de Pay-TV traditionnelle est désormais scindée. En Afrique du Sud, malgré la baisse des abonnés, une gestion rigoureuse des coûts a permis une augmentation notable de 7 % du bénéfice commercial. En revanche, le segment « Reste de l’Afrique » est victime de l’instabilité monétaire. Malgré une croissance opérationnelle des revenus (plus d’abonnements, plus de ventes), la conversion des gains réalisés en monnaies locales (comme le Naira) a provoqué une chute de 23 % des revenus déclarés en rands (ZAR). Ce déséquilibre a généré une perte commerciale significative de 760 millions ZAR (environ 37,5 millions d’euros).
Le moteur de croissance réside dans la diversification, notamment la plateforme de streaming Showmax, qui enregistre une croissance spectaculaire de 44 % de ses abonnés payants actifs. Cependant, cette phase de conquête est extrêmement coûteuse. En « année d’investissement de pointe », les pertes commerciales de Showmax ont augmenté de 88 %.
Pour simplifier : MultiChoice a investi un total de 90 millions de dollars dans le développement de Showmax, mais a simultanément accumulé des pertes opérationnelles (liées aux frais de marketing et d’acquisition de contenu) de 146 millions de dollars. Le groupe paie le prix fort pour concurrencer les plateformes mondiales, assumant un déficit pour gagner des parts de marché.
Le plan de bataille : streaming, contenu local et diversification
Face à la disruption du marché, MultiChoice a mis en place une stratégie en trois axes, qui sera désormais celle du nouvel ensemble. D’abord, la relance du service de streaming Showmax, menée en coentreprise avec NBCUniversal, est le fer de lance de la conquête des 44 marchés.
Ensuite, une diversification au-delà de l’image : les revenus pour DStv Internet ont crû de +85 % et ceux de DStv Stream de +48 %. Des plateformes de fintech comme Moment (ayant traité 635 millions USD de paiements) et de paris sportifs (SuperSportBet) témoignent de cet élargissement de l’écosystème.
Enfin, le contenu africain est l’ancre de fidélisation. MultiChoice a produit 2 763 heures de contenu local au cours des six derniers mois. Canal+ a déjà amplifié cette stratégie en investissant dans des studios de production locaux au Nigeria, en Côte d’Ivoire, au Rwanda et au Sénégal.
L’équation poids démographique contre risque structurel
Le nouveau géant issu de cette union fait face à des défis qui dicteront le succès de l’opération. La stratégie de Canal+ est un pari stratégique majeur sur la croissance démographique, visant la population subsaharienne estimée à 2 milliards d’habitants d’ici 2050. Cependant, Canal+ devient structurellement plus dépendant des marchés africains, qui représentent déjà 30 % de ses abonnés, s’exposant ainsi à une volatilité économique et politique élevée.
L’enjeu immédiat est la monétisation des investissements dans le streaming , désormais en concurrence directe avec Netflix et Amazon Prime Video. Les pertes opérationnelles importantes de Showmax soulignent que la rentabilité n’est pas acquise. Le groupe est par ailleurs contraint par le tribunal sud-africain de financer la production locale, et la question de la capacité à maintenir les marges tout en produisant un contenu authentiquement africain reste centrale.
Pour l’exercice 2026, la direction a établi une feuille de route claire : un nouvel objectif d’économies de 2,0 milliards ZAR (environ 98 millions d’euros), le retour à la rentabilité du segment Reste de l’Afrique et une amélioration des pertes commerciales de Showmax.
L’union entre Canal+ et MultiChoice n’est pas une simple consolidation, mais la naissance d’un acteur majeur qui a choisi de parier massivement sur le potentiel démographique africain en dépit d’une volatilité économique et politique élevée. Le prix de l’acquisition, 2,5 milliards d’euros, sera jugé à l’aune de la capacité du nouveau management à transformer les millions d’abonnés en revenus stables.
L’équation est complexe : il faudra d’une part monétiser l’investissement coûteux dans le streaming Showmax face aux géants mondiaux, et d’autre part réussir le retour à la rentabilité du segment Reste de l’Afrique, l’un des plus touchés par le choc des devises. En priorisant la stabilisation et le financement de la production locale, le nouveau géant audiovisuel s’engage dans une course de fond où seule la résilience de son modèle, et non plus seulement l’ampleur de sa taille, confirmera la pertinence de ce pari stratégique sur l’avenir du continent.
Mathéo Crémoux
Sources
- Biyidi, F. (2024, 18 mars). Canal+ ou Canal- d’Afrique ? Le pari risqué du géant français face aux défis du continent, Afrik.com : https://www.afrik.com/canal-plus-ou-canal-moins-d-afrique-le-pari-risque-du-geant-francais-face-aux-defis-du-continent
- African Business Journal. (2024, 21 mai). Le groupe MultiChoice maintient son élan stratégique malgré les défis macroéconomiques, African Business Journal : https://africanbusinessjournal.info/le-groupe-multichoice-maintient-son-elan-strategique-malgre-les-defis-macroeconomiques/
- Dabafinance. (2024, 14 juin). MultiChoice (2025) : Résultats, abonnement déclin, croissance flux, Dabafinance : https://www.dabafinance.com/fr/nouvelles/multichoice-2025-rsultats-abonnement-dclin-croissance-flux)
- Asu, F. (2024, 13 juin). Naira au Nigeria : les leçons à tirer d’un an de réforme, Jeune Afrique : https://www.jeuneafrique.com/1731338/economie-entreprises/naira-au-nigeria-les-lecons-a-tirer-dun-an-de-reforme/
- MultiChoice Group. (s.d.). Annual Results 2025 https://investors.multichoice.com/annual-results.php
- Canal+ Group. (2024, 8 avril). MultiChoice Post-70 – Annexe B : Communication de MultiChoice :https://www.canalplusgroup.com/fr/mandatoryoffermultichoice/multichoice-post-70
- Canvas Business Model. (s.d.). MultiChoice Growth Strategy : https://canvasbusinessmodel.com/blogs/growth-strategy/multichoice-growth-strategy
- Guimont, P. (2011). Émissions de télévision et identité culturelle, Outre-Terre, 1(27), 73-86 : https://shs.cairn.info/revue-outre-terre1-2011-4-page-73?lang=fr
- Guilbert, J.-F. (2004). Les réseaux de télévision privés en Afrique de l’Ouest, Afrique contemporaine, 2(210), 95-110 : https://shs.cairn.info/revue-afrique-contemporaine1-2004-2-page-95?lang=fr
