Bienvenue dans l’univers du « brainrot » où cohabitent joyeusement un singe qui chante Papaoutai, des fake news sur des célébrités et Jesus‑crevette dit le Christacé.
On appelle « slop » le flux infini de contenu de faible qualité produit par l’IA. Il s’agit généralement de vidéos courtes mais cela concerne aussi les sons IA qui remplissent le catalogue de Spotify et les bots qui répondent en masse à des Tweets.
Le brainrot, conséquence de la consommation de ce slop, désigne littéralement la sensation de pourrissement du cerveau après avoir scrollé et visionné trop longtemps des contenus jugés “abrutissants” sur son téléphone. Le terme est devenu suffisamment répandu pour être reconnu comme un marqueur de notre époque. On consomme du brainrot, on produit du brainrot, on est atteint de brainrot. Cette culture est une esthétique qui découle directement de la culture meme d’Internet. Et c’est parfois une expression artistique à part entière. Vous connaissez certainement la post-vérité de Trump mais est-ce que vous pouvez en dire autant de la post-ironie ? Une nouvelle ère mise en lumière par le brainrot avec son humour hyper ironique et ses montages volontairement grotesques. Les internautes « chronically online » (qui s’auto-proclament connectés en permanence aux réseaux sociaux) affirment leur appartenance à un groupe en reprenant les codes culturels partagés sur ces réseaux. Cela crée un effet d’entre‑soi excluant ceux qui n’ont pas la « ref ».
J’écris cet article après avoir procrastiné pendant deux heures en « brainrotant » sur mon téléphone (et peut-être que ça se ressent) mais dans ce cas précis, on peut dire que je faisais des recherches parce que, vous l’aurez compris, on va maintenant parler brainrot. Même si on met souvent ce phénomène sur le dos des jeunes accros à leur téléphone, le brainrot est une économie organisée. Ce marché est une sous-branche de l’économie de l’attention, qui comme son nom l’indique, cherche à capter notre attention à tout prix. Même les séries Netflix sont maintenant conçues pour pouvoir être suivies en même temps que l’on scroll sur notre téléphone parce que plus nous passons de temps sur une plateforme, plus elle peut afficher des publicités et collecter des données comportementales. Le brainrot altère donc toutes les dimensions du divertissement. Un autre exemple… Lorsque l’on ouvre l’application YouTube, on tombe sur une flopée de suggestions de courtes vidéos. Il faut ainsi réussir à scroller sans se faire happer par ces “Shorts” pour arriver aux suggestions de formats longs. On reproche donc souvent aux jeunes de passer trop de temps sur Internet alors que des plateformes ont pour seul objectif de les rendre captifs de leur téléphone, pour transformer leur attention en chiffre d’affaires.
Produire plus pour gagner plus
L’IA permet de publier des centaines de variantes d’une même vidéo courte pour tester celle qui performera le mieux. Le contenu incohérent est alors un simple outil pour générer de l’audience (qui dit audience, dit monétisation). Et crtains l’ont bien compris. Des fermes de “slop” IA génèrent des formats automatisées 24h/24 sans aucune intervention humaine. Le but de ces « slop farms » est d’inonder les réseaux de contenus qui font réagir. Ensuite, l’IA analyse automatiquement les vidéos qui rencontrent un grand succès pour les décliner et les contenus finissent ainsi par s’uniformiser de plus en plus. Sur TikTok, des chaînes publient 50 voire parfois 100 vidéos par jour mais ces fermes prospèrent grâce aux algorithmes de recommandation, qui privilégient la quantité d’engagement plutôt que la qualité intellectuelle. Les plateformes captent la plus grande part de leur valeur économique grâce à la publicité qu’elle diffuse entre ces contenus courts et addictifs. Elles n’ont donc aucun intérêt à réguler elles-mêmes le déferlement de slop et font d’ailleurs le contraire. Des contenus trompeurs et problématiques surperforment comme par exemple, des séries brainrot reprenant les codes de la télé-réalité. « L’île de la Skibidi Tentafruit » parodie ainsi “L’île de la tentation” et met en scène des fruits anthropomorphiques, bourrés de clichés sexistes. Malgré tout, la marque Oasis est même apparue en partenaire commercial dans l’épisode 12 de la série.
Le brainrot, nouvel opium du peuple ?
Dans une étude expérimentale menée sur de jeunes adultes chinois à propos de TikTok, les chercheurs montrent que le visionnage de vidéos courtes réduit temporairement la pensée analytique. Après 20 à 30 minutes d’exposition, les participants obtiennent de moins bons scores à des tests de réflexion logique et se montrent plus enclins à croire de fausses informations. Les résultats étant sensiblement les mêmes pour des vidéos divertissantes d’animaux que des vidéos sur des expériences scientifiques, le problème réside bien dans le geste du swipe lui-même, c’est-à-dire le défilement rapide et répétitif de vidéos avec le pouce, qui pousse les utilisateurs vers un traitement plus intuitif et donc moins critique de l’information (la réflexion après une vidéo courte étant plus coûteuse que de passer directement à la prochaine). C’est comme ça que les plateformes nous plongent dans un état mental dans lequel il devient plus difficile d’évaluer et de douter, alors que, comme dirait le philosophe Alain, « le doute est le sel de l’esprit ». On retrouve finalement un mécanisme proche des jeux d’argent avec une avalanche de gains de dopamines aléatoires.
D’autres études ont examiné l’impact des vidéos courtes sur la mémoire prospective, soit la capacité à se souvenir de faire une machine de linge ou de remplir son avis d’imposition. Et c’est en réalité, le défilement rapide de contenus souvent totalement différents les uns des autres qui constitue un facteur déterminant dans la perturbation des capacités cognitives. Le brainrot n’est pas induit par un contenu en particulier mais par sa forme : le scroll et le format court. Les contenus peuvent être aussi informationnels, scientifiques et créatifs possibles, c’est la forme qui affecte notre cerveau. On peut donc voir se dessiner un enjeu mondial de santé mentale et physique dans la régulation des plateformes numériques (et pas uniquement des réseaux sociaux puisque Spotify se place comme concurrent du silence et Netflix de notre sommeil).
Sur les réseaux sociaux, la page d’accueil qui propose des contenus personnalisés s’appelle un “feed”. Poussons donc l’analogie de l’alimentation. On pourrait comparer le slop au fast food ; tous deux industrialisent un processus pour maximiser leur profit. Mais en réalité cela va même plus loin, si l’on continue de filer la métaphore, on peut dire que Netflix est l’équivalent d’Uber eats qui nous propose un menu en enregistrant notre historique de commandes pour nous faire des suggestions. TikTok, quant à lui, ne nous laisse pas le choix du contenu court visionné et peut donc être assimilé à une machine qui nous sert des amuses bouches en continu sans que l’on ait rien commandé. Nous n’avons plus qu’à déglutir. Bref, on perd la capacité de choisir mais on gagne l’expérience d’être surpris. Et pour la grande indécise que je suis, ça pourrait être tentant. Cela nous donne l’illusion de garder notre libre arbitre alors même que nous sommes pris dans une boucle de renforcement. En effet, ce système repose sur des micro‑choix infinis de swipes et de partages qui nous procurent des shots de dopamine et qui en retour encouragent la répétition de ces actions. On obtient donc un cycle auto-entretenu et même amplificateur.
En conclusion, les grandes gagnantes de l’économie du brainrot sont les plateformes. En effet, plus notre cerveau « pourrit », plus Mark Zuckerberg et ses homologues gagnent de l’argent. Il est donc temps que les mécanismes de ces plateformes soient remis en question. D’autant plus que les créateurs de contenu produisent ce qui performe le mieux donc si on change le fonctionnement des plateformes, la teneur des contenus suivra naturellement. Pour l’instant, on n’en prend pas le chemin puisque OpenAI a dévoilé, en septembre 2025, Sora 2, un modèle de génération de vidéos courtes et ultra-réalistes, qui intègrent des visages et des voix de personnes bien réelles à partir d’un simple upload…
Juliette WOLFRUM
Sources
Barton, N., & Smyth, M. (2025). Context-switching in short-form videos: What is the impact on prospective memory? Memory, 33(7), 788–801. https://doi.org/10.1080/09658211.2025.2521076
Chiossi, F., Haliburton, L., Ou, C., Butz, A., & Schmidt, A. (2023). Short-form videos degrade our capacity to retain intentions: Effect of context switching on prospective memory. Proceedings of the 2023 CHI Conference on Human Factors in Computing Systems. https://doi.org/10.1145/3544548.3580778
Marie Dolle. (s. d.). Post-ironie : l’éthos de notre temps. In Bed With Tech. https://mariedolle.substack.com/p/post-ironie-lethos-de-notre-temps
Radio France. (2025, 26 novembre). Les « slops », ces contenus « bouillie » générés par IA qui envahissent nos écrans [Podcast]. France Inter. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-mercredi-26-novembre-2025-7487935
Radio France. (2025, 31 octobre). Double screening : les plateformes s’adaptent [Podcast]. France Inter. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/les-80/les-80-d-ali-baddou-du-vendredi-31-octobre-2025-8762159
Swiping more, thinking less: Using TikTok hinders analytic thinking. (s. d.). Cyberpsychology: Journal of Psychosocial Research on Cyberspace. https://cyberpsychology.eu/article/view/33099/32852
TRACKS, ARTE. (2025, 7 avril). Brainrot : est-ce qu’internet fait pourrir nos cerveaux ? [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=ubT8hS0lAlg
