Comment l’algorithme de TikTok et d’Instagram est devenu le nouveau programmateur de vos soirées

Pendant longtemps, le choix du film du soir était simple. On regardait le programme télé, on parcourait un catalogue de DVD ou, plus récemment, celui d’une plateforme de streaming. La décision semblait personnelle.

Ce modèle disparaît progressivement. Aujourd’hui, pour une part croissante du public, surtout chez les jeunes adultes, le choix du film commence ailleurs : dans le flux infini de TikTok ou d’Instagram. Les extraits, critiques et tendances qui défilent sur votre téléphone façonnent en amont ce que vous regarderez plus tard sur Netflix, Disney+ ou Prime Video.

Autrement dit, la décision finale vous appartient toujours, mais l’environnement dans lequel vous choisissez est déjà structuré par des algorithmes.

La bataille pour votre attention

La transformation commence par une réalité simple : les plateformes sociales captent désormais l’essentiel du temps libre numérique.

Dans le monde, plus de 5,24 milliards de personnes utilisent les réseaux sociaux et y passent en moyenne 2 heures et 21 minutes par jour. Chez les adolescents, la domination de certaines plateformes est encore plus nette. En France, par exemple, les 12-17 ans passent plus de 4 300 minutes par mois sur TikTok, davantage que sur YouTube ou Instagram.

Aux États-Unis, ces services sont devenus des infrastructures quotidiennes : 84 % des adultes utilisent YouTube, 71 % Facebook, 50 % Instagram, et environ un quart utilise TikTok tous les jours.

Ce basculement entraîne une conséquence directe : les plateformes sociales ne sont plus seulement des lieux de communication. Elles sont devenues des médias à part entière, capables d’orienter ce que les utilisateurs découvrent, comment ils en parlent et ce qu’ils consomment ensuite.

Le moment où les réseaux sociaux ont changé de nature

Les premiers réseaux sociaux fonctionnaient selon une logique simple : vous voyiez surtout les publications de vos amis.

Ce modèle s’est progressivement effacé. Les plateformes ont adopté une logique différente : le “graphe d’intérêt”. Le principe est simple. Les contenus affichés ne proviennent plus majoritairement de personnes que vous connaissez, mais de créateurs que l’algorithme estime susceptibles de vous plaire.

Les chiffres illustrent clairement cette évolution. Meta reconnaît aujourd’hui que seulement 7 % du temps passé sur Instagram et 17 % sur Facebook concernent encore des contenus provenant d’amis. Le reste provient de recommandations algorithmiques.

Sur Facebook, près de 37 % des vues du fil proviennent désormais de contenus issus de comptes que l’utilisateur ne suit pas. Le réseau social se rapproche ainsi d’un modèle de chaîne de télévision personnalisée, où la programmation est calculée en temps réel pour chaque individu.

Comment l’algorithme devine ce que vous voulez regarder

Le cœur de cette transformation est le système de recommandation.

TikTok décrit officiellement le fonctionnement de son flux For You comme un classement de vidéos fondé sur plusieurs types de signaux :

  • vos interactions (likes, commentaires, partages)
  • le temps passé sur chaque vidéo
  • les informations liées au contenu (hashtags, musique, popularité)
  • des paramètres techniques comme la langue ou la localisation

Mais les signaux les plus puissants sont souvent les plus invisibles. Les systèmes analysent également des micro-comportements : la vitesse de défilement, les pauses, les relectures d’un extrait, ou au contraire les abandons immédiats.

Ces données permettent d’entraîner des modèles prédictifs capables d’estimer la probabilité que vous appréciiez chaque nouvelle vidéo. Les contenus jugés pertinents sont alors injectés dans votre flux.

Instagram a progressivement adopté une architecture similaire pour Reels et Explorer, inspirée des systèmes de recommandation développés par YouTube ou Pinterest.

Résultat : l’utilisateur n’explore plus activement un catalogue. Le contenu vient à lui.

Du clip de 20 secondes au film de deux heures

Le lien entre TikTok et votre soirée cinéma peut sembler indirect. Pourtant, les données montrent qu’il est devenu central.

Une étude d’Ampere Analysis indique que 26 % des abonnés aux plateformes de streaming choisissent films et séries grâce aux recommandations algorithmiques internes, soit davantage que ceux qui s’appuient sur le bouche-à-oreille (23 %).

Mais chez les plus jeunes, l’influence des réseaux sociaux dépasse encore celle des plateformes elles-mêmes.

Parmi les 18-24 ans, 31 % déclarent regarder des films ou séries qu’ils ont découverts via les réseaux sociaux. C’est plus que les recommandations internes des plateformes (27 %) ou la présence d’un acteur qu’ils apprécient (30 %).

Le mécanisme est devenu familier :

  1. Vous scrollez TikTok ou Instagram
  2. Vous tombez sur un extrait, un montage ou une analyse
  3. La curiosité s’installe
  4. Quelques heures plus tard, vous lancez le film sur une plateforme

Le flux court agit ainsi comme un moteur de découverte pour les contenus longs.

Quand une tendance devient un film à regarder

Les plateformes de streaming observent attentivement ces dynamiques.

Lorsqu’un film ou une série devient viral sur TikTok, via un extrait, un mème ou un challenge, les systèmes internes détectent souvent une hausse soudaine des visionnages. Les plateformes amplifient alors le phénomène en mettant davantage le contenu en avant : bannières, listes “Top 10”, recommandations personnalisées.

Les tendances circulent ainsi dans une boucle algorithmique :
réseaux sociaux → streaming → réseaux sociaux.

Ce mécanisme synchronise les conversations culturelles. Il explique pourquoi certains films semblent soudainement “partout”.

Le rôle croissant des influenceurs

Entre les plateformes et les spectateurs s’est inséré un nouvel acteur : le créateur de contenu.

Le marché du marketing d’influence est passé d’environ 1,7 milliard de dollars en 2016 à plus de 16 milliards en 2022, et les revenus des créateurs américains devraient atteindre près de 16 milliards en 2025.

Les plateformes dominantes pour ces campagnes sont précisément celles qui structurent l’attention des utilisateurs : Instagram, TikTok et YouTube.

Dans la pratique, un critique amateur ou un fan peut déclencher une vague d’intérêt autour d’un film simplement en publiant une vidéo qui devient virale. L’algorithme amplifie ensuite ce contenu en fonction des interactions qu’il génère.

Une grande partie de ces créateurs sont des micro-influenceurs (c’est-à-dire moins de 100 000 abonnés) mais leur taux d’engagement élevé les rend particulièrement efficaces pour diffuser des recommandations culturelles.

Pourquoi vos choix semblent moins libres

Plusieurs mécanismes expliquent la sensation croissante de ne plus vraiment choisir.

1. La fatigue décisionnelle

Face à des catalogues contenant des milliers de titres, les plateformes réduisent le nombre d’options visibles. Les sections comme “Top 10”, “Because you watched” ou “Trending” servent de raccourcis cognitifs.

L’utilisateur finit par choisir parmi ces quelques propositions plutôt que d’explorer l’ensemble du catalogue.

2. La pression sociale

Les tendances virales créent un effet de FOMO (fear of missing out). Lorsqu’un film domine les conversations en ligne, ne pas l’avoir vu donne l’impression d’être exclu d’une discussion collective.

3. Les bulles de goût

Les recommandations reposent sur vos comportements passés : visionnages, likes, abonnements. Les systèmes privilégient donc des contenus similaires à ceux que vous avez déjà appréciés.

Cette logique maximise l’engagement, mais réduit la sérendipité — la découverte inattendue d’œuvres très différentes.

Les nouveaux programmateurs invisibles

Dire que les algorithmes choisissent entièrement vos films serait exagéré. Vous pouvez toujours décider de revoir un classique ou de regarder un film totalement hors tendance.

Mais les données montrent une évolution structurelle : pour une proportion croissante de spectateurs, les films sont découverts d’abord via des systèmes de recommandation, avant même d’être cherchés sur une plateforme.

Autrement dit, l’algorithme ne prend pas la décision finale. Il organise le terrain de jeu : il hiérarchise les options, synchronise les tendances et amplifie certains contenus plutôt que d’autres.

Dans l’économie de l’attention, cette capacité suffit à transformer TikTok et Instagram en programmateurs invisibles de la culture populaire.

Gillen HOURCADE

Algorithme et santé mentale : comment les algorithmes font de la santé mentale une tendance ?

Mise sur le devant de la scène à la suite des multiples confinements liés à la crise sanitaire, la santé mentale s’est progressivement démocratisée ces dernières années jusqu’à être considérée aujourd’hui comme l’une des priorités du gouvernement Attal. Rapidement, les réseaux sociaux ont été envisagés comme un espace privilégié d’expression qui, du fait de la barrière du virtuel, facilite la prise de parole. Ils se sont emparés du sujet inondant les fils “Pour toi” de contenus autour de l’anxiété et de la dépression, contenus remportant un tel succès qu’ils en sont devenus viraux. La santé mentale devient ainsi un sujet de monétisation, orientant de ce fait, les consommateurs dans leurs choix et habitudes.

Actualité : la santé mentale, une priorité du gouvernement Attal

Selon une enquête menée par Santé Publique France datant du 23 octobre 2023, la santé mentale des Français continuent de se dégrader en 2023 et ce, particulièrement chez les 18-24 ans. Cette dégradation s’inscrit dans la continuité d’une accélération remarquée depuis 2021, année plongée dans une postpandémie lente et violente. Les recours aux soins d’urgence pour pensées et gestes suicidaires ne cessent d’augmenter et il est estimé à 20,8% le taux de personnes concernées par la dépression en 2021 contre 11,7% en 2017 ; nous passons ainsi du simple au double en à peine cinq ans. Ces chiffres préoccupants sont aujourd’hui la source d’une prise de conscience généralisée sur le sujet, prise de conscience allant jusqu’à Matignon faisant de la santé mentale une des priorités du gouvernement Attal.  

Crise sanitaire : la santé mentale devient un sujet de santé publique 

Les problèmes de santé mentale ont toujours existé mais ont surtout été toujours minimisés par rapport à ceux liés à la santé physique. Comme ces troubles peuvent être, de fait, physiquement invisibles, indétectables à l’œil nu, ils ont l’énorme inconvénient de ne marquer les esprits que de ceux qui en subissent les conséquences directes ou indirectes. De plus, comme la santé mentale est, de ce constat, minimisée voire méprisée par l’opinion publique, l’aborder restait encore tabou. Jusqu’à la crise sanitaire. 

Lorsque le confinement a fait son apparition en France, toutes les habitudes et routines de la population ont changé, soudainement, sans prévenir. Les Français ont dû s’adapter avec les ressources dont ils disposaient, dans l’urgence. La vie sociale a été mise sur pause et des millions de personnes ont très vite fait face à l’isolement. Si la crise sanitaire n’a fait que plonger les personnes souffrantes de maladie mentale dans une bulle encore moins supportable, elle a également été à l’origine d’une diffusion généralisée de l’anxiété, de la dépression et des pensées et gestes suicidaires au sein de l’ensemble de la population. Là où la santé mentale n’apparaissait que comme un cas isolé pour certains, elle est désormais au cœur des préoccupations ; elle concerne une amie, un collègue, une camarade, un professeur ou encore soi-même si bien que nous nous retrouvons tous à une personne d’un individu souffrant de santé mentale. Enfermée chez soi, la population ne pouvait communiquer qu’à travers des écrans, renforçant la dépendance au numérique et aux réseaux sociaux. Sans repère, la population s’accroche à ce seul lien de communication et le quotidien devient de plus en plus guidé par les algorithmes.  

Réseaux sociaux : un espace d’expression privilégié par les jeunes

Protégés par la barrière du virtuel, les créateurs de contenus voient en les réseaux sociaux un espace privilégié d’expression et les utilisateurs, un moyen de réagir à ces contenus de manière anonyme s’ils le souhaitent. Cette mise à distance avec la réalité facilite et encourage la prise de parole faisant des réseaux sociaux, ce qui est souvent nommé de “safe place”. Finalement, ils retrouvent leur sens premier, celui d’interagir avec des personnes avec lesquelles nous sommes liés par des affinités de toute nature qu’elles soient amicales, professionnelles ou de l’ordre d’un sujet commun, ici la santé mentale.  Du fait de cette barrière du virtuel, les utilisateurs ont moins de mal à s’exposer et se crée ainsi une sorte de société parallèle conduite et contrôlée par les réseaux sociaux.  

Une alternative aux freins à la consultation payante de professionnels 

Aujourd’hui, 59,4% de la population mondiale utilisent les médias sociaux au moins une fois par jour. Ce chiffre s’explique notamment par les effets de réseau directs qu’ils procurent mais également par la facilité de se créer un compte. Ces plateformes sont très accessibles, intuitives et addictives. Cette accessibilité va de pair avec la gratuité de son service. Ce dernier point est important pour notre sujet. En effet, l’accès à la guérison de problèmes de santé mentale est souvent pointé du doigt ; cet accès passe généralement par la consultation de psychologues, prestations payantes qui, de fait, filtrent ses patients. Les réseaux sociaux s’imposent dès lors comme une alternative à ces freins liés à la consultation de professionnels qui ne sont, d’ailleurs, pas seulement financiers mais également moraux. En effet, encore aujourd’hui, malgré la démocratisation opérée autour de la santé mentale, aller voir un psychologue n’est pas un acte anodin dans l’esprit des gens. Avec les réseaux sociaux, les personnes souffrantes n’ont plus à faire cet effort de s’exposer et de se confronter au regard pesant de la société et peuvent se cacher derrière une identité virtuelle qui capte les conseils donnés sur ces plateformes pour améliorer leur santé mentale. En effet, les contenus portant sur la santé mentale peuvent prendre plusieurs formes : ce sont à la fois des conseils présentés sous l’angle du développement personnel ou encore des formats vlogs. Ces contenus sont très appréciés car ils vont (en apparence du moins) à l’encontre de la superficialité et de la “génération filtre” guidant les réseaux sociaux depuis plusieurs années. Ils se veulent plus proches du réel et ont pour but de légitimer l’idée d’aller mal, de le comprendre, de l’admettre et de l’assumer. La formulation “c’est ok” revient souvent dans ce sens et sert de mantra auquel s’accrocher et autour duquel les personnes souffrantes peuvent s’unir. Elle permet d’enlever aux réseaux sociaux cet aspect “culpabilisant” qu’ils peuvent initiés en ne montrant que des contenus améliorés, retouchés et mis en scène.  

Algorithme : scroller sur la santé mentale

L’engagement accordé à ces contenus précise le goût de ceux qui les regardent et permet à l’algorithme de personnaliser ses suggestions. Par ce jeu des algorithmes, les consommateurs d’une plateforme comme TikTok, particulièrement connu pour son algorithme puissant, se retrouvent dans des boucles infinies de contenus autour de la santé mentale. En alimentant cette spirale infernale, l’algorithme ne permet pas aux utilisateurs de sortir de cette bulle très cloisonnée dans laquelle ils ont été progressivement enfermés et font face quotidiennement à un contenu exclusivement tourné autour de l’anxiété et de la dépression. 

 « Quand [j’]“aime” une vidéo triste qui [me] parle, tout à coup, toute ma page “Pour toi” est triste. Je me retrouve dans le “TikTok triste”. Ça affecte mon humeur. »

Francis, 18 ans, étudiant aux Philippines.

Témoignage recueilli par Amnesty International lors d’une enquête portant sur l’exposition des jeunes aux contenus autour de la santé mentale sur TikTok.

Avec ces vidéos, les individus souffrants de mauvaise santé mentale se soutiennent, certes, contrant en apparence contre l’isolement, mais alimentent finalement le réseau social de ce sujet, jusqu’à son omniprésence. Avec l’algorithme, ils sont exclusivement et en permanence plongés dans ce contexte et cette atmosphère moroses. 

La capitalisation sur la viralité d’une maladie

Présentée ainsi, la combinaison algorithme/santé mentale ne semble pas alarmante. Pour autant, elle comporte des limites. Si la multiplication des contenus portant sur la santé mentale permet une démocratisation du sujet certes appréciable, elle va de pair avec leur succès, et très vite, leur monétisation. Ce genre de contenus devient une véritable source de revenus pour celles et ceux qui en produisent, incitant certains utilisateurs à en devenir eux aussi les créateurs. Dès lors qu’un contenu devient viral, des utilisateurs capitalisent sur cette viralité pour en tirer profit. Ainsi, le jeu des réseaux sociaux s’instaure de nouveau, plaçant la mise en scène au cœur des contenus et faisant émerger de nouvelles tendances pour maintenir cette viralité. Les contenus sur la santé mentale sont alors banalisés mais surtout idéalisés et souffrir d’un trouble mental signifie « être à la mode ». L’année dernière, une nouvelle tendance maquillage fait son entrée sur Tiktok, celle des cernes. Le principe ? Accentuer voire se créer des cernes pour paraître plus fatiguée et ainsi, en moins bonne santé. 

Si cette tendance avait pour but de démocratiser les “imperfections” qui sont normalement camouflées par le maquillage, des millions de jeunes adolescentes se sont emparées de cette astuce pour prôner une mauvaise hygiène de vie.  L’apparition de cette tendance en dit long sur les proportions qu’a pris le traitement de la santé mentale sur les réseaux sociaux, principalement sur Tik Tok.  

Aujourd’hui, la démocratisation d’un sujet sur les réseaux sociaux va de pair avec les excès de son exploitation. Malheureusement, ces plateformes permettent aujourd’hui de capitaliser sur la viralité de ses excès, les encourageant ainsi grandement. Si ce constat est plutôt commun à l’exposition d’une problématique sur les réseaux sociaux, il est d’autant plus alarmant lorsqu’il s’empare de la santé. Se pose alors la question de la modération sur ces réseaux, notamment sur une plateforme comme Tiktok, qui s’attaque aujourd’hui davantage à des thématiques sensibles pouvant heurter le public (terrorisme, sexualité) qu’à l’engrenage de la viralité et de l’exposition qu’elle implique. Si ces thématiques sont considérées comme « dangereuses » pour son public, quand est-il du principe de viralité ?

Sources :

  • « TikTok : un modèle dangereux pour la santé mentale des jeunes et des enfants », enquête publiée le 10 novembre 2023, Amnesty International
  • « Santé mentale : sur TikTok, une spirale de « contenus qui encouragent les pensées dépressives », interview publiée le 21 novembre 2023, par Jérémy Torres pour Libération
  • « TikTok plombe-t-il la santé mentale des ados ? », publié le 17 février 2023, par Audrey Parmentier pour Konbini

Louise Rialland

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