Exposition « Frag Nach! » : penser une nouvelle transmission mémorielle avec l’IA

Nous vivons aujourd’hui un tournant dans la transmission de la mémoire de la Shoah, celui de la disparition progressive des derniers survivants. Comme l’a montré Annette Wieviorka dans L’ère du témoin, le témoignage direct occupe depuis les années 1980 une place centrale dans le processus de transmission. L’historienne étudie dans ses travaux le moment où le témoignage est devenu une source essentielle de compréhension historique. Cette ère arrivant à son terme avec le vieillissement et la disparition des derniers témoins, la question de la transmission devient de plus en plus urgente. 

Cette situation ne signifie pas pour autant la fin de la mémoire. En comparaison, d’autres conflits comme la Première Guerre mondiale, continuent d’occuper une place centrale dans l’espace public et dans la mémoire nationale malgré l’absence totale de témoins vivants, grâce à des archives, des politiques mémorielles et des dispositifs institutionnels. La mémoire collective se transforme donc avec le temps et change de support et de moyens d’expression plus qu’elle ne disparaît. 

Dans ce contexte, les technologies numériques ouvrent de nouvelles possibilités. Le projet Frag Nach! que l’on peut traduire par “Informe-toi”, proposé à la Bibliothèque Nationale Allemande de Francfort illustre cette évolution. L’exposition mobilise l’intelligence artificielle pour prolonger la parole des survivants et maintenir une forme de dialogue avec les générations futures. 

L’exposition Frag Nach! retrace le parcours de deux survivants de la Shoah, Inge Auerbacher et Kurt Salomon Maier. À travers leurs récits personnels, l’exposition rappelle les persécutions antisémites, l’exil forcé et les conséquences traumatiques de la violence nazie. 

L’originalité du dispositif apparaît à la fin du parcours, face à des écrans à taille humaine, les visiteurs peuvent poser directement des questions aux témoins. Leur image, filmée en amont, répond grâce à un système d’intelligence artificielle qui sélectionne des réponses préenregistrées en fonction de la question posée par le visiteur. L’IA ne produit ici aucun nouveau contenu, elle associe une question à une réponse déjà formulée par le témoin.

Ce dispositif prolonge le travail engagé par la USC Shoah Foundation fondée par Steven Spielberg avec le programme Dimensions in Testimony, où des survivants sont filmés pendant plusieurs jours à l’aide d’une dizaine de caméras afin d’anticiper près de 900 questions possibles. 

Si ces dispositifs ouvrent de nouvelles perspectives pour maintenir une forme de dialogue avec les générations futures, ils ne sont pas sans susciter des interrogations. L’usage de l’intelligence artificielle dans un contexte aussi sensible que la mémoire de la Shoah soulève en effet plusieurs limites et enjeux éthiques et mémoriels liés à l’usage de l’IA dans la transmission du passé. 

Le projet  Frag Nach! de la Bibliothèque nationale allemande ouvre des perspectives inédites pour la transmission du savoir, mais soulève des interrogations profondes sur la nature même de la mémoire. L’utilisation de l’intelligence artificielle pour simuler un dialogue avec des témoins disparus place les institutions mémorielles à la croisée de l’innovation éducative et du risque de dénaturation historique. Entre illusion d’authenticité, déshumanisation possible, biais algorithmiques et distorsions, l’usage de l’IA dans la transmission de la mémoire présente plusieurs limites.

Le premier défi concerne la fidélité du témoignage. Même si les interfaces reposent sur des heures d’enregistrements réels, l’algorithme qui assemble les réponses opère une médiation susceptible d’altérer la pensée originale du témoin. En isolant certaines phrases ou en ne restituant pas les nuances émotionnelles, l’IA peut transformer un récit de vie complexe en série de réponses automatisées. Cette question de l’authenticité est double : elle touche la machine et l’humain, puisque la mémoire des survivants peut elle-même évoluer sous l’effet du temps et du traumatisme.

Certains chercheurs mettent en garde contre une « ludification » de la mémoire. Transformer un rescapé en interface interactive peut réduire une expérience tragique à un dispositif technologique proche du divertissement. Cette mise en scène crée une illusion de proximité : le visiteur croit échanger avec un témoin, alors que le dispositif ne peut réagir à l’imprévu ni aux enjeux contemporains. Paradoxalement, l’absence de face-à-face réel peut aussi lever certaines inhibitions, incitant à poser des questions qu’on n’oserait pas formuler devant un survivant, contribuant à une forme de déshumanisation.

L’intégration de l’IA dans l’histoire de la Shoah soulève également la question des biais algorithmiques. Les systèmes, entraînés sur de vastes ensembles de données, tendent à uniformiser la représentation du génocide. Les recherches d’images renvoient majoritairement à Auschwitz-Birkenau, occultant la diversité géographique et historique des lieux d’extermination et d’internement, appauvrissant la compréhension globale.

Les dérives observées sur les réseaux sociaux illustrent la porosité entre fiction numérique et réalité historique. La circulation de versions synthétiques de figures comme Anne Frank ou d’images générées représentant la libération des camps montre comment l’esthétisation par l’IA peut atténuer la violence des faits. Certains projets éducatifs, en privilégiant des messages généraux sur la tolérance sans nommer les responsables nazis, participent involontairement à un lissage de l’histoire.

Face à ces risques, de nombreuses institutions appellent à un encadrement éthique strict. Les modèles d’IA, susceptibles de produire des « hallucinations », pourraient être détournés pour diffuser de fausses informations ou alimenter le négationnisme. La transformation numérique de la mémoire nécessite une collaboration étroite entre ingénieurs, historiens et pédagogues afin de garantir que ces outils servent la rigueur historique plutôt que le simulacre.

Enfin, la pertinence de l’interactivité elle-même peut être questionnée. Dans certains cas, la diffusion d’extraits d’entretiens soigneusement contextualisés pourrait offrir une alternative plus simple et fidèle, préservant l’intégrité du témoignage tout en facilitant son accès aux nouvelles générations.

Au-delà de l’exposition Frag Nach!, ce type de technologie ouvre des perspectives plus larges pour la transmission de la mémoire. Les dispositifs interactifs de ce genre pourraient ainsi être déployés auprès des établissements scolaires, où les rencontres directes avec des témoins deviennent de plus en plus rares. La possibilité pour des élèves d’interroger virtuellement un survivant, même à travers une IA, pourrait ainsi prolonger l’impact pédagogique qu’avaient autrefois les témoignages en classe.

D’autres institutions culturelles se sont déjà emparées du sujet. Depuis 2024, le Musée Dalí (Floride, États-Unis) propose « Ask Dalí », une expérience où il est possible pour le visiteur de converser avec l’artiste, grâce à des modèles d’IA formés à partir d’archives et enregistrements. En 2025 au Château de Versailles, l’entreprise AskMona a permis aux visiteurs d’échanger avec les sculptures du jardin. Sur le mois de juillet 2025, 5 000 personnes ont utilisé cet outil de médiation, pour un temps de consultation moyen de 5 minutes – bien supérieur au temps habituel passé devant une œuvre. Ces résultats illustrent le potentiel d’engagement de ces dispositifs et donc la nécessité d’encadrer.

Ces contenus historiques n’étant jamais neutres, les institutions culturelles ont ici un rôle déterminant pour la mise en place de ces dispositifs d’intelligence artificielle. À l’image des dynamiques observées avec l’essor d’expériences en réalité virtuelle dans les musées :  ces projets reposent souvent sur des collaborations étroites entre développeurs, chercheurs et conservateurs. Ce modèle de co-production permet aux institutions de conserver un droit de regard et une qualité des contenus limitant ainsi les dérives et les risques de simplification.

Si, à l’origine, la USC Shoah Foundation avait pour ambition de filmer le plus grand nombre de témoignages de survivants de la Shoah, les transformations numériques récentes prolongent cette démarche en transformant des archives audiovisuelles en interfaces avec lesquelles tout un chacun peut converser. Cette évolution des dispositifs mémoriels marque ainsi le passage d’une mémoire enregistrée à une mémoire interactive, ouvrant de nouvelles possibilités de transmission, tout en exigeant une vigilance éthique constante.

Par Marine Combot-Ritari, Julie Toyer, Camille Lio, Arthur Robert, Valentine De Castelbajac.

Bibliographie et sitographie :

« Ask Dali, la nouvelle expérience IA du musée de Floride est innovante et inattendue ». Club Innovation & Culture CLIC France, 2024. https://www.club-innovation-culture.fr/ask-dali-nouvelle-experience-ia-musee-floride/.

AI and the Holocaust: Rewriting History? The Impact of Artificial Intelligence on Understanding the Holocaust. 2024. UNESCO. https://doi.org/10.54675/ZHJC6844.

Deutsche Nationalbibliothek. s. d. « Frag nach! – Das Projekt ». Consulté le 15 mars 2026. https://www.dnb.de/DE/Kulturell/InteraktiveZeitzeugnisse/interaktiveZeitzeugnisse_node.html.

France 24. « Quand l’IA falsifie la Shoah : les mémoriaux allemands tirent la sonnette d’alarme ». 2026. https://www.france24.com/fr/europe/20260127-histoire-ia-falsifie-shoah-les-memoriaux-allemands-tirent-la-sonnette-d-alarme-slop.

« Holocaust memory in the age of AI: Between digital archives and risky manipulation ». Consulté le 15 mars 2026. https://www.ynetnews.com/article/ryced3ikex.

« New UNESCO report warns that Generative AI threatens Holocaust memory ». Consulté le 15 mars 2026. https://www.unesco.org/en/articles/new-unesco-report-warns-generative-ai-threatens-holocaust-memory.

« Patrimoine : l’IA conversationnelle pour faire vivre la culture autrement dans les institutions ». 2025. https://bigmedia.bpifrance.fr/nos-actualites/patrimoine-lia-conversationnelle-pour-faire-vivre-la-culture-autrement-dans-les-institutions.

Wieviorka, Annette. 1998. L’ère du témoin. Plon.

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