L’Édition au temps de l’IA

Introduction

Et si un écrivain primé devait affronter une intelligence artificielle dans un duel littéraire ? C’est le défi lancé par Le Nouvel Obs à Hervé Le Tellier, lauréat du Prix Goncourt 2020 pour L’Anomalie. La consigne : écrire un thriller de 3.000 signes, sous contraintes narratives strictes, face à l’IA générative Claude promptée par un ingénieur en IA.

L’expérience évoque un précédent célèbre : en 1997, le champion d’échecs Garry Kasparov s’inclinait face au supercalculateur Deep Blue d’IBM. Cette fois, l’affrontement se joue sur un autre terrain : la création littéraire. Et la question n’est plus seulement de savoir si la machine peut rivaliser, mais quel impact son irruption aura sur l’ensemble de la chaîne du livre.

1/ Ce qu’en pensent les écrivains 

Pour Hervé Le Tellier, le récit produit par l’IA est « bluffant », mais encore saturé de clichés : « Jamais Albert Camus n’aurait écrit ça », ironise-t-il. L’écrivain relève aussi des failles stylistiques jugées « inacceptables ». Mais ces limites semblent provisoires : l’IA apprend de ses erreurs et pourrait bientôt produire des textes difficiles à distinguer de ceux des écrivains. L’enjeu deviendrait alors le désir même des lecteurs de lire une œuvre écrite par un humain.

Chez les écrivains, l’IA est déjà largement adoptée. Selon une enquête de Books on Demand, 70% des auteurs l’utilisent pour la documentation, la correction, la traduction ou la promotion. Mais 65% redoutent une uniformisation des contenus et d’autres pointent la dévalorisation du métier et les enjeux éthiques. Les auteurs attendent désormais du monde de l’édition, et de leurs éditeurs, qu’ils s’emparent de ces questions et en encadrent les usages.

2/ Comment l’IA influence le métier d’auteur ?

Un auteur est un artiste, soit, mais c’est aussi un professionnel d’un écosystème lucratif. Il a donc un double statut que l’IA influence à part égale.  

Il convient de comprendre quels sont les modes d’usages de l’IA en premier lieu, pour établir son influence sur le métier d’auteur. 

L’IA peut-être un outil d’aide à la création : elle participe activement à toutes les étapes corollaires à l’acte créatif (documentation, correction, distribution, marketing). L’IA peut aussi être un co-partenaire de création : ce qui signifie qu’elle assiste l’auteur lors de son geste artistique (elle fournit des concepts narratifs, des outils grammaticaux, des figures de style, etc). Et enfin, l’IA peut-être un créateur à part entière : autrement dit, elle « remplace l’auteur » ou du moins, le rôle de l’auteur devient celui d’un prompteur, car le travail d’écriture est commandé à l’IA et non plus réalisé organiquement. 

Au vu de ces trois rôles possibles de l’IA, nous pouvons observer leur effet sur l’auteur comme acteur économique et comme artiste. 
En tant qu’acteur économique, si l’IA devient créateur, une nouvelle situation de concurrence est crée. Auparavant, les auteurs étaient en concurrence entre eux. Ils le sont désormais face à un nouvel entrant sur le marché. Ajoutons que l’IA, en tant qu’outils d’aide à la création, ou co-créateur, modifie la place de l’auteur dans la chaîne de valeur de l’édition. L’auteur, auparavant premier maillon de la chaîne d’édition devient consommateur d’IA.

En tant qu’artiste, l’auteur fait face au tabou de la délégation de la créativité. 

Ainsi, trois questions se posent désormais sur le statut d’auteur : l’essence de l’acte de création, le degré d’originalité d’une œuvre et la fonction de l’artiste.

3/ Une transformation pour les maisons d’édition 

Au-delà de la perception des auteurs, au sein du domaine de l’édition, c’est l’entièreté de la chaîne de création de valeurs d’une œuvre littéraire qui doit être repensée dans le contexte de l’introduction de l’IA. On ne parle pas de disparition mais d’une transformation fondamentale de la division du travail, en tout cas lorsqu’il s’agit de créer de la fiction. Les traducteurs et correcteurs voient leur rôle s’effacer tandis que les éditeurs deviennent des « rationalisateurs ».  Cette rationalisation est d’ailleurs à l’œuvre lorsque l’on observe les nouveaux logiciels créés comme Insight, qui permet aux éditeurs de produire par IA quatrième de couverture et autres éléments de textes marketing. 

Les dés sont donc re-lancés dans un secteur qui perd de la vitesse, mais où jamais il n’y a eu tant d’œuvres de fiction sur le marché. Peut-être l’IA permettra de se concentrer davantage sur la qualité des romans que sur les éléments commerciaux qui sont aujourd’hui chronophages pour tout un secteur qui condamne son utilisation ? 

4/ Quid du lecteur ?

L’impact se ressent également du côté des lecteurs. Des outils comme BooksAI permettent désormais d’obtenir des résumés automatisés ou même de « discuter » avec un livre sans l’avoir lu. Des études montrent que ces technologies tendent à réduire le temps consacré à la lecture et affaiblir l’expérience intime et réflexive qu’elle procure. La lecture, autrefois activité lente et personnelle, tend alors à se transformer en simple service d’accès rapide à l’information, perdant tout son caractère expérientiel.

Cette évolution soulève aussi un brouillage des repères et de confiance dans les sources. Dans certaines librairies, notamment aux États-Unis, des clients demandent des ouvrages… qui n’existent pas, persuadés par des recommandations générées par l’IA. La machine devient ainsi une médiatrice du savoir à laquelle on accorde parfois une crédibilité excessive.

Au-delà de ces usages pratiques, l’enjeu est aussi éthique et symbolique. La littérature ne se limite pas à transmettre des informations : elle porte une expérience humaine, une sensibilité et une diversité culturelle. Si l’IA se substitue à la création ou à la lecture, elle risque d’influencer ce qu’on lit et valorise.

Ainsi, le pacte implicite entre auteur et lecteur se trouve fragilisé. Face à un texte potentiellement écrit par une machine, le lecteur doit désormais se demander non seulement s’il est bon, mais aussi s’il est humain. 

5/ Quelles implications juridiques ?

D’abord, distinguons création assistée par ordinateur, où l’IA fournit une aide dans l’obtention du résultat, et création générée par ordinateur, où l’IA « crée » le résultat et l’humain n’intervient que marginalement. 

Les données qui forment les inputs sont la matière première des œuvres créées avec l’IA. Cependant ces biens sont susceptibles d’appropriation, et peuvent donc être soumis à des restrictions imposées par le titulaire des droits. Ici, l’IA Claude a peut-être été entraînée à partir de textes sous protection juridique du droit d’auteur. L’IA Act entré en vigueur dans l’UE en 2024 impose des obligations de transparence à l’entreprise hébergeant l’IA. Malgré cela, la charge repose sur l’auteur qui doit signaler ne pas vouloir la laisser utiliser son œuvre (opt-out).

Concernant les outputs, réponses données par l’IA, à qui reviendrait leur propriété intellectuelle ? Si les IA sont capables de raisonnement, elles ne peuvent pas prendre l’initiative de créer. En France, l’IA ne pourra jamais répondre à la définition juridique de l’originalité comme « empreinte de la personnalité de l’auteur » : il s’agit de se méfier d’un réflexe anthropomorphique. D’autres auteurs potentiels peuvent être considérés, sans toutefois être totalement satisfaisants : développeurs d’IA ; entreprises affinant les résultats ; créateurs d’inputs ; utilisateurs ingéniant les prompts…

Comment accueillir ces outputs dans le droit ? Certains auteurs suggèrent la propriété industrielle, d’autres le concept de « personne-robot » ou une catégorie du domaine public. 

Rappelons enfin que ces questions ne relèvent pas seulement de l’analyse intellectuelle mais qu’elles sont éminemment politiques.

6/ Ce que l’IA révèle de l’art de l’Écriture

L’arrivée de l’IA bouscule les idées préconçues sur le métier d’écrivain·e et, plus largement, sur la pratique même de l’écriture. Elle révèle les mécanismes cachés de l’écriture humaine. Le défi IA VS Goncourt expose, au-delà des différences et similitudes, le caractère technique de la littérature. La méthode d’écriture n’est pas innée ni même sans recette : les auteur·rices répètent des schémas. Derrière le style des auteur·rices se cache en réalité une répétition de structures, de tournures de phrases signatures reconnaissables.

De même, si l’IA puise dans les ouvrages présents dans sa base de données pour générer un texte, les écrivain·es s’inspirent, eux et elles aussi, de textes qu’ils et elles ont lus par le passé. C’est ce que Julia Kristeva appelle l’intertextualité : tout texte est écrit, pensé, inspiré par des textes préexistants. C’est le cas d’Ulysses de James Joyce, roman paru en 1922, qui s’inspire et parodie L’Odyssée de Homère.

Face à ces constats, quelles sont les différences entre un texte écrit par une IA et un autre par un·e écrivain·e ? L’IA peut-elle se substituer entièrement aux auteur·rices ? La réponse est non, du moins jusqu’à la prochaine mise à jour. Si les auteur·rices peuvent glisser, taire ou cacher des parts d’eux et elles-mêmes dans leurs créations, l’IA en est aujourd’hui incapable. La principale différence se trouve peut-être là — ce qui fait la richesse d’une œuvre, c’est la personne qui se tient derrière : son vécu, son regard, ses secrets. Tant que l’IA répondra à des prompts et restera générative, elle ne pourra faire œuvre.

Sources :

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Big Media. (2025, 11 février). IA, propriété intellectuelle et droits d’auteur : quels enjeux pour les entrepreneurs. BPIFrance

https://bigmedia.bpifrance.fr/nos-dossiers/ia-propriete-intellectuelle-et-droits-dauteur-quels-enjeux-pour-les-entrepreneurs.

Books on Demand. (2024). Auteurs et intelligence artificielle. Blog BoD. https://blog.bod.fr/ecrire/auteurs-et-intelligence-artificielle/

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https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20250317.OBS101563/herve-le-tellier-on-risque-d-etre-noye-sous-les-creations-de-l-ia.html

Bressand, N, Me. (n.d.). IA et Propriété Intellectuelle : un nouveau cadre pour la création et la protection de vos œuvres. Bressand avocat. https://bressand-avocat.fr/ia-generative-propriete-intellectuelle-creation-protection/.

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https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/auteurs/les-maisons-dedition-ne-reculeront-pas-devant-ce-type-deconomies-la-chaine-du-livre-face-aux-dangers-de-lia

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https://www.lemonde.fr/economie-francaise/article/2026/02/07/la-filiere-de-l-edition-prete-a-en-decoudre-avec-les-ia-generatives-qui-piratent-le-droit-d-auteur_6665794_1656968.html

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Anne-Charlotte Rousselle, Imtinène Saoud, Ghita Zidi, Mélanie Cournut, Maëlle Franquin, Elektra Vecchione.

L’intelligence artificielle dans l’industrie cinématographique française : usages, transformations et tensions

Avec la démocratisation récente de l’IA générative, les secteurs du cinéma et de l’audiovisuel se trouvent bousculés. Craindre ou prendre avantage de l’IA est un questionnement qui se pose progressivement dans toutes les sociétés, grandes ou indépendantes. Nous chercherons ainsi à étudier ce questionnement au sein de l’industrie française tout en considérant son évolution à l’étranger.

  1. Usages constatés de l’IA dans l’industrie cinématographique française

Dans un premier temps, il convient d’étudier l’utilisation de l’IA notamment en France au sein de l’industrie cinématographique et les données utilisées par les IA ainsi que les enjeux de droits d’auteur qui en découlent.

Dans l’industrie du cinéma en France, l’intelligence artificielle s’insère progressivement dans l’ensemble de la chaîne de valeur créative, depuis l’arrivée de l’idée du projet jusqu’à sa diffusion. 

L ’IA se déploie aujourd’hui à toutes les étapes de la création d’un film, ses points d’entrée demeurent encore majoritairement situés lors de la pré et post production. L’IA d’analyse est utilisée pour assister l’écriture de scénarios, analyser des scripts existants, générer des idées narratives ou produire des storyboards et des prévisualisations permettant d’expérimenter rapidement différents concepts visuels. Par exemple, pour la rédaction du scénario du film Kaamelott 2, Alexandre Astier a utilisé un outil IA développé par lui-même pour assurer la cohérence avec l’ensemble de l’univers de la saga1. Elle est  aussi utilisée de façon invisible pour évaluer le potentiel d’un film dès le scénario (ex : Largo AI) et pour améliorer les algorithmes de recommandation des plateformes de streaming. Durant la production, l’IA peut automatiser certaines tâches organisationnelles, comme la planification des tournages ou la gestion logistique. L’IA générative, est elle aussi, également progressivement présente dans la postproduction, où elle assiste des activités de façon invisible au montage à travers l’étalonnage ou la post-synchronisation, ou de façon plus visible avec la création d’effets visuels (deep fake, actrice générée par IA comme Tilly Norwood).

De plus, l’IA peut être exploitable lors de la distribution des films, en étant un outil précieux pour la création d’outils promotionnels comme la bande-annonce, des contenus vidéos pour les réseaux sociaux… Par exemple, l’IA est très performante pour adapter une vidéo au format propre à chaque réseau social, et permet aussi de recadrer plus rapidement, de déplacer les sous-titres… L’IA d’analyse se combine typiquement aux plateformes de streaming, tandis que l’IA générative s’intègre davantage aux œuvres filmiques, même si l’IA d’analyse continue d’être utilisée pour prédire les succès.

Ces pratiques révèlent une forte dépendance aux grands modèles, que ce soit les LLM pour l’écriture, ou les modèles image et audio pour la post-production, tout en soulignant une complémentarité entre IA d’analyse pour la prédiction et l’écriture et IA générative pour la création artistique.

L’entraînement des systèmes d’IA repose sur de vastes corpus de données : catalogues audiovisuels, archives numérisées, scripts, bandes sonores ou encore contenus générés par les utilisateurs. L’utilisation de ces données soulève toutefois des controverses importantes concernant la transparence des modèles, notamment lorsque des œuvres protégées sont collectées par scraping sans consentement explicite des ayants droit. Les créateurs et studios demandent ainsi une meilleure traçabilité des données et une rémunération pour l’usage de leurs contenus. Plusieurs mécanismes émergent pour encadrer ces pratiques, comme les licences spécifiques à l’IA, les dispositifs d’opt-in ou d’opt-out, ou encore les technologies de content credentials permettant d’identifier l’origine des œuvres. Ces débats révèlent une tension persistante entre ouverture des données culturelles et protection des droits d’auteur et des droits voisins.

  1. Etude des impacts de l’IA sur l’industrie

Une telle utilisation de l’IA n’est pas sans impact sur les professions de l’industrie et sur le plan juridique.

L’IA impacte la profession et les conditions de travail. Elle permet l’automatisation ou la reconfiguration de nombreuses tâches dans les phases de développement et de post-production. Elle reconfigure aussi l’étape de l’écriture puisque  l’IA peut aussi analyser et documenter des scénarios et assister le montage, en optimisant le mixage sonore, la colorimétrie. 

Ces transformations font lentement émerger de nouveaux départements spécialisés “IA” incluant des AI wranglers et des ingénieurs de prompt. Mais elles accentuent certaines formes de précarité : les tâches d’assistants ou certains métiers comme le doublage, la figuration ou le script doctor. Seules les “grandes stars” disposent de plus de moyens pour défendre leurs droits, comme l’a montré la prise de position de Scarlett Johansson contre OPEN AI. 

En France, le CNC a réagi par la création en mars 2024 un Observatoire de l’intelligence artificielle afin d’objectiver et suivre l’évolution des usages et ses impacts sur les filières de l’image animée.

Des tensions plus fortes ont cependant été observées aux Etats-Unis comme la grève d’hollywood en 2023 menée par la Writers Guild of America et la SAG-AFTRA, et plus récemment la campagne américaine “Stealing isn’t Innovation”. L’adoption de l’IA varie selon les secteurs : elle se développe rapidement dans la musique et les contenus audiovisuels en ligne, tandis que les arts vivants y restent plus résistants et que le cinéma l’utilise surtout en post-production.

L’usage de l’IA s’inscrit dans un cadre juridique et normatif en cours de structuration. Le droit d’auteur, la régulation des plateformes et les politiques culturelles encadrent progressivement ces pratiques, notamment avec le règlement européen AI Act, qui impose des obligations de transparence pour les contenus générés par IA. Parallèlement, des organisations professionnelles comme les guildes hollywoodiennes ou les institutions françaises (Centre National du Cinéma et de l’Image Animée, ARCOM) développent des codes de conduite visant à protéger les artistes et à garantir leur consentement. Ces débats interrogent la légitimité artistique des œuvres utilisant l’IA, notamment lorsque celle-ci modifie les performances ou génère des images. Certains acteurs prônent une transparence accrue, via la divulgation de l’usage de l’IA ou des labels spécifiques, afin de distinguer l’assistance technologique de la création humaine.

À Hollywood, les négociations entre studios et syndicats comme la SAG-AFTRA ont notamment porté sur l’utilisation de clones numériques d’acteurs et sur la nécessité d’obtenir leur consentement.

  1. Apprendre à évoluer avec l’IA 

Dans un troisième temps, il s’agit d’envisager l’IA à la fois comme un risque et une opportunité pour l’industrie, en intégrant les enjeux de diversité, d’inclusion et de menace de standardisation.

L’utilisation massive de l’IA dans cette industrie génère de nombreux risques vis-à-vis de la standardisation des contenus que l’IA pourrait produire ou assister. En effet, comme l’expliquent Eleanor Drage et Kerry McInerney, deux chercheuses à l’université de Cambridge, l’IA travaille à partir de données qui sont toutes des productions humaines et qui reflètent donc des préjugés, des idées reçues2… Ainsi, alors que le cinéma français oeuvre depuis plusieurs années à mettre en avant des artistes commes des histoires issus de minorités ethniques, sexuelles ou de genre (L’Histoire de Souleymane, Portrait de la jeune fille en feu, Vivre, mourir, renaître…), la participation de l’IA au moment de la création du projet et de la pré-production pourrait être un véritable frein à la naissance de tels projets si elle se base sur des films/données trop restreints et traduisant une vision aujourd’hui dépassée de la société. C’est la raison pour laquelle de nombreux acteurs de l’industrie plaident pour une mise en commun de catalogues de films, afin de créer des bases de données conséquentes. Cette mise en commun permettrait ainsi d’assurer la diversité culturelle des socles d’entraînement des modèles de l’IA3.

L’intégration de l’intelligence artificielle dans l’industrie cinématographique transforme progressivement les modèles économiques et les mécanismes de captation de la valeur. Elle permet notamment des gains de productivité significatifs, en réduisant les coûts et les délais de certaines étapes de la préproduction et de la postproduction. En réduisant les coûts de production, l’IA ouvre la possibilité de rediriger les budgets et le temps disponible vers des missions à plus forte valeur ajoutée.  Ainsi, plusieurs stratégies se développent. Certaines relèvent d’une logique de substitution, visant à réduire les coûts de production, notamment dans de grandes plateformes comme Amazon. D’autres correspondent à une logique d’augmentation, où l’IA accompagne la création. Enfin, une logique d’exploration apparaît avec des formats nativement basés sur l’IA, comme des films générés en grande partie par intelligence artificielle ou des acteurs virtuels. À moyen terme, ces transformations pourraient entraîner une hybridation des formats mêlant IA et prise de vue réelles. Cela pousse à des collaborations croissantes entre acteurs culturels et technologiques comme le géant Disney + qui s’est associé à OPEN AI ou Lionsgate avec RUNWAY. En France, des institutions comme le Centre national du cinéma et de l’image animée ou le Ministère de la Culture cherchent à encadrer ces usages afin de soutenir un développement éthique de l’IA tout en préservant l’exception culturelle française. Les grandes plateformes mondiales investissent massivement dans ces technologies, tandis que les acteurs indépendants restent plus prudents, faute de moyens mais aussi par attachement aux processus artistiques traditionnels. Plusieurs scénarios peuvent être envisagés : un scénario optimiste où l’IA libère du temps pour la création et démocratise la production, un scénario prudent marqué par des gains d’efficacité mais aussi par une fragilisation de certains métiers, et enfin un scénario critique dans lequel l’automatisation croissante conduirait à une standardisation des contenus et à une perte progressive de certains savoir-faire artistiques.

Pour conclure, l’IA apparaît aujourd’hui à la fois comme un levier d’innovation mais aussi comme un facteur de tensions. Le prochain défi de l’industrie sera donc de trouver un équilibre entre ces opportunités technologiques tout en protégeant les créateurs et auteurs ainsi que la diversité culturelle.

Par BAYLE Juliette, CHABELARD Amandine, RATSIMBAZAFY Naëlle, ROULENDES Violette et VARENNES Lucie

Sources

Rapport BearingPoint pour le CNC, Quel impact de l’IA sur les filières du cinéma, de l’audiovisuel et du jeu vidéo ?, avril 2024

Article L’intelligence artificielle au cinéma, un nouvel obstacle à la représentation des minorités ?, Shad De Bary, Telerama, 12 septembre 2023

20 Minutes. « Un studio de cinéma s’associe à une société d’IA pour ses prochains films ». 19 septembre 2024. 

« AI Helped Cause Hollywood Strikes. Now It’s in Oscar-Winning Films ». 31 mars 2025. 

Dotan, Tom. « Inside Hollywood’s AI Freak-Out, Featuring Darren Aronofsky, Natasha Lyonne, Tilly Norwood, and a Lot of Nervous Anonymous Sources ». Vanity Fair, 24 novembre 2025. 

Face à l’IA sauvage, l’acteur Matthew McConaughey brevette son image et sa voix – TIME France. Technologie. 16 janvier 2026. 

Lodderhose, Dade Hayes, Matthew Carey,Diana. « Is The Industry Turning Towards AI? “Clean AI” Companies Asteria And Flawless AI See An Ethical Way Forward ». Deadline, 15 mai 2025. 

« The Walt Disney Company et OpenAI concluent un accord historique pour donner vie aux personnages emblématiques de l’univers Disney sur Sora ». 10 mars 2026. 

Hollywood Writers Fear Losing Work to AI. 27 juillet 2023.

CNC, Observatoire de l’intelligence artificielle, 2025.

  1.  Rapport BearingPoint pour le CNC, Quel impact de l’IA sur les filières du cinéma, de l’audiovisuel et du jeu vidéo ?, avril 2024 ↩︎
  2.  Article L’intelligence artificielle au cinéma, un nouvel obstacle à la représentation des minorités ?, Shad De Bary, Telerama, 12 septembre 2023 ↩︎
  3.  Rapport BearingPoint pour le CNC, Quel impact de l’IA sur les filières du cinéma, de l’audiovisuel et du jeu vidéo ?, avril 2024 ↩︎

L’écriture à l’épreuve des algorithmes : La transformation du métier de scénariste à l’ère de l’intelligence artificielle

L’industrie audiovisuelle traverse aujourd’hui une mutation sans précédent sous l’impulsion des technologies émergentes. Avec l’avènement de l’intelligence artificielle générative et le développement d’outils spécialisés tels que Génario, la figure de l’auteur solitaire face à sa page blanche s’efface au profit d’une interface interactive capable de suggérer des structures narratives, d’esquisser des dialogues ou de générer des fiches de personnages détaillées.

En France, où l’on dénombre plus de 6 000 scénaristes selon la SACD, cette irruption technologique a d’abord été perçue comme une menace existentielle. Cette inquiétude s’est cristallisée en 2023 lors de la grève historique de la Writers Guild of America (WGA) à Hollywood, qui a duré 148 jours, marquant le plus long conflit social de l’histoire du secteur depuis des décennies. Pourtant, malgré ces tensions, le milieu du cinéma et de la télévision commence à intégrer ces outils, les envisageant désormais comme des partenaires de création plutôt que comme de simples remplaçants.

Du clavier à l’algorithme : l’IA comme nouveau « collaborateur »

L’intégration de l’IA dans le processus créatif marque le passage d’un rôle d’assistant technique à celui de véritable co-auteur numérique. Pour le milieu audiovisuel, des plateformes comme Génario ont été spécifiquement conçues pour accompagner la création dramaturgique en s’appuyant sur de vastes bases de données de scénarios classiques afin de proposer des analyses structurelles.

Cette technologie agit comme un « sparring-partner » capable d’identifier les « ventres mous » d’un récit ou de vérifier la conformité d’une intrigue avec les étapes théoriques du voyage du héros. En automatisant la génération de descriptions de décors ou en proposant des variantes de dialogues, l’IA permet aux auteurs de s’extraire de la logistique d’écriture pour se concentrer sur l’architecture globale de l’œuvre.

Le scénariste James Cameron a récemment rejoint le conseil d’administration de Stability AI. S’il reste prudent sur la capacité de l’IA à créer de l’émotion pure, il reconnaît son utilité pour la visualisation et la structuration des mondes complexes. À l’inverse, Charlie Brooker, créateur de Black Mirror, a testé l’IA pour écrire un épisode. Sa conclusion est sans appel : « Le résultat ressemblait à de la bouillie, car l’IA ne fait que régurgiter ce qui existe déjà« . Mais pour des séries à flux tendu comme les feuilletons quotidiens (Plus belle la vie, Demain nous appartient), l’IA devient un outil de productivité pour générer des dizaines de variations de dialogues en un temps record.

L’IA un superviseur editorial ? 

Le métier de scénariste pourrait glisser progressivement vers un rôle de superviseur éditorial où l’acte créatif ne consisterait plus seulement à écrire, mais à choisir et affiner des propositions algorithmiques. Ce nouveau processus de création déplace le centre de compétence vers la maîtrise du « prompt » et la capacité de sélection critique.

Selon une étude du CNC publiée en 2024, près de 25% des professionnels de l’audiovisuel utilisent déjà des outils d’IA de manière occasionnelle pour le brainstorming. Le scénariste devient un chef d’orchestre. Comme le souligne Franck Bauchard, expert auprès du Ministère de la Culture et spécialiste des mutations numériques, « le rôle de l’artiste n’est plus de produire de la matière brute rapidement, mais d’apporter une démarche et un récit. L’intelligence créative se déplace ainsi de l’exécution vers la capacité de jugement et de sélection parmi les propositions de la machine. » (Bauchard, F. (2025). « Machina Sapiens : l’IA au défi de la création artistique ». Rapport et parcours d’exposition pour le Ministère de la Culture.)

Les risques de « Netflixisation » et la fragilité des jeunes auteurs

Ce changement de paradigme soulève toutefois des inquiétudes socio-économiques majeures, notamment pour les jeunes auteurs. Les syndicats craignent que les tâches traditionnellement confiées aux juniors, comme les recherches documentaires ou les premiers jets de synopsis, ne soient totalement automatisées, fermant ainsi la porte d’entrée de la profession aux nouveaux talents.

Le risque majeur de l’IA réside dans ce que les analystes appellent la « Netflixisation » des contenus. Ce phénomène désigne une uniformisation des scénarios calqués sur des succès passés. En effet, l’IA fonctionne par probabilités statistiques : elle analyse ce qui a généré du temps de visionnage pour reproduire des schémas narratifs similaires. Selon une étude de la plateforme de données Ampere Analysis, l’accent mis par les algorithmes de recommandation pousse déjà les producteurs à privilégier des genres très codifiés au détriment de l’originalité. On risque alors de voir apparaître des scénarios « moyens », efficaces pour maintenir l’attention mais dépourvus de prise de risque artistique. L’exemple de la série 1899, annulée par Netflix malgré une base de fans solide car ses données de complétion ne rentraient pas dans les cases de l’algorithme, illustre cette tension entre création humaine et dictature de la statistique.

Le droit comme rempart

Face à cette dérive, la résistance s’organise par le biais du droit. La grève de la WGA en 2023 a permis d’arracher des garanties essentielles : l’interdiction de créditer l’IA comme auteur et l’impossibilité pour les studios de forcer un scénariste à utiliser ces logiciels.

En France, le Code de la propriété intellectuelle est encore plus protecteur. Le droit d’auteur repose sur « l’empreinte de la personnalité du créateur », ce qui place les œuvres générées majoritairement par IA dans un flou juridique total. Actuellement, les productions purement algorithmiques ne sont pas protégables. Ce flou juridique crée un paradoxe pour les studios : s’ils utilisent trop l’IA pour réduire les coûts, ils perdent la protection de leur propriété intellectuelle, car n’importe qui pourrait alors copier leur film sans risquer de poursuites. Pour organiser cette cohabitation, de nouveaux textes voient le jour comme l’AI Act européen de 2024 qui impose des obligations de transparence et le respect du droit d’auteur lors de l’entraînement des modèles.

Éthique et diversité : le piège des biais algorithmiques

L’enjeu éthique du biais algorithmique demeure central. Les outils comme Génario ou ChatGPT sont entraînés sur des corpus existants qui reflètent souvent les préjugés des sociétés passées. Si l’IA est nourrie de 50 ans de films d’action où le héros est systématiquement un homme blanc, elle proposera naturellement ce schéma pour chaque nouveau scénario. Cela pose un problème majeur pour la diversité et la représentation culturelle. Le scénariste doit donc agir comme un garde-fou éthique pour déconstruire les clichés que l’IA ne manquera pas de lui proposer. C’est ici que l’humain reprend l’avantage : la machine peut mimer la structure, mais elle ne comprend pas les enjeux sociétaux complexes.

Michelin Lola

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