Les Influenceurs Masculinistes et la Radicalisation en Ligne : Quand YouTube et les Réseaux Façonnent le Débat Public

Plus personne n’en doute : l’essor des réseaux sociaux a bouleversé notre manière de nous informer, de débattre, et, pour certains, a même ouvert la voie à des formes insidieuses de radicalisation. YouTube, Instagram, X, TikTok… Ces plateformes sont devenues bien plus que de simples lieux de divertissement : elles sont aujourd’hui des espaces où se fabriquent de nouvelles formes d’engagement politique. Dans ce terreau, la figure de l’influenceur politique a peu à peu émergé, jusqu’à s’imposer comme un acteur central du débat public.
Mais que se passe-t-il quand des discours extrêmes – antiféministes, racistes, homophobes ou encore masculinistes – s’y propagent librement, drapés dans un discours prétendument “authentique” ou “engagé” ? Dans ce brouhaha idéologique, un phénomène en particulier attire l’attention et inquiète : celui des communautés dites « Incels » (involuntary celibates), nées de la frustration intime de certains hommes face au rejet amoureux. En ligne, ces dernières ont progressivement glissé vers un rejet systématique des femmes, du féminisme, et plus largement des valeurs progressistes. Elles se sont peu à peu transformées en de véritables foyers de propos haineux et profondément réactionnaires.
Dans le prolongement de cette dérive, une question s’impose : comment une détresse affective individuelle peut-elle devenir le socle d’un projet idéologique collectif ? Certains influenceurs ou influenceuses, parfois sans même revendiquer explicitement leur proximité avec ces sphères, reprennent et véhiculent ces narratifs, leurs codes et leurs obsessions. Ils exaltent la virilité, minimisent ou rejettent frontalement le féminisme, et valorisent l’idée d’une soumission féminine. Autant de points de contact entre ces communautés souterraines et certaines figures du web politique, qui n’hésitent pas à s’approprier ces récits pour mieux les propulser dans l’espace public.
Mais comment ces logiques, à la fois provocatrices et séduisantes, circulent-elles si facilement ? Et surtout, comment parviennent-elles à captiver, à séduire, voire à convaincre ?

La naissance d’un phénomène : quand la frustration devient une arme politique
À l’origine, le terme « Incel » naît dans les années 1990 sous l’impulsion d’une étudiante canadienne, anonyme, dissimulée derrière le pseudonyme d’“Alana”. Elle souhaitait créer un espace d’écoute pour toutes les personnes — hommes comme femmes — confrontées à la solitude affective. Une sorte de refuge numérique, pensé comme une “safe place” dans un Internet déjà envahi par la mise en scène de soi et la comparaison permanente. Loin, très loin, des discours actuels, ce petit espace se voulait inclusif, ouvert, et non genré.
Mais avec la montée en puissance de forums comme Reddit, 4chan ou plus récemment Discord, le terme change de mains — et de ton. Ces plateformes, par leur structure même, deviennent des catalyseurs puissants de radicalisation. Anonymat absolu, absence de modération, langage codé et culture du mème : tout y favorise le dérapage collectif, l’escalade verbale, l’effet de meute. Très vite, ce qui relevait de la confession intime se transforme en rhétorique de guerre. Les propos se durcissent. Le féminisme devient l’ennemie à abattre. Et avec lui, toute femme jugée “trop libre”, “trop visible”, “trop exigeante”.
Chez leurs détracteurs, le langage lui-même devient un instrument de domination symbolique. Tout y est codé, hiérarchisé, chargé de rancœur. On parle de “females” plutôt que de “women”, on théorise le “looksmaxing” — optimisation du physique perçue comme clé d’accès à la reconnaissance sociale —, on invoque la “black pill”, cette vision fataliste selon laquelle les hommes laids sont condamnés à ne jamais être aimés. Et la “friendzone” ? Érigée en injustice systémique, elle résume à elle seule le sentiment d’exclusion que ces discours cultivent. Dans cette nouvelle grammaire du ressentiment, les femmes sont perçues comme responsables de la souffrance masculine, accusées de privilégier les « Chads » — ces hommes alpha, dominants, au physique avantageux — elles relègueraient les “beta males” dans l’invisibilité sociale et sexuelle.
Dans les fils de discussion, les premières attaques contre les femmes se multiplient. Certaines sont accusées de “jouer avec les sentiments des gentils garçons”, d’autres « d’accumuler les relations toxiques, puis de pleurer sur leur sort à trente ans”1. Les forums deviennent des tribunaux numériques où la femme occidentale est jugée, moquée, réduite à une caricature. Derrière l’humour grinçant et les ”private jokes”, c’est une colère sourde qui gronde : celle d’hommes qui se vivent comme évincés, humiliés, oubliés par une société qui valoriserait, selon eux, l’apparence, la domination et l’hypersexualité.
Cette logique de victimisation s’est rapidement transformée en colère idéologique et a vite donné lieu à l’émergence de figures sacrificielles. En 2014, Elliot Rodger, jeune homme de 22 ans, tue six personnes et en blesse treize autres en Californie avant de se donner la mort. Dans son manifeste, il se présente comme un “gentleman” trahi par les femmes, et légitime son passage à l’acte comme une vengeance. Depuis, il est devenu une figure quasi-sacrée pour une frange radicale du mouvement, qui le surnomme “Saint Elliot”.
Alors, comment expliquer qu’une communauté née du désespoir glisse aujourd’hui vers une idéologie misogyne ? Pourquoi ces figures violentes deviennent-elles des modèles à suivre ? Faut-il voir dans cette dérive une simple provocation ou l’expression d’un malaise bien plus profond dans nos sociétés ?

YouTube et la fabrique algorithmique de la haine
En réalité, l’adhésion à ces idéologies n’a rien d’accidentel : les plateformes les favorisent. Conçus pour maximiser l’engagement, leurs algorithmes privilégient les contenus clivants, polémiques, émotionnellement chargés. Les réseaux sociaux comme X assurent une viralisation éclair de ces messages, particulièrement auprès des plus jeunes et donc – des plus influençables. Sur TikTok, les formats courts, rythmés, manichéens, séduisent par leur apparente simplicité. Quelques mots, une punchline, une image choc : c’est suffisant pour installer une vision du monde binaire, où le féminisme est vu comme une menace et la masculinité comme une valeur à réhabiliter.
Mais c’est sur YouTube que l’enracinement idéologique opère le plus profondément. En quelques clics, un utilisateur peut passer de vidéos anodines à des contenus de plus en plus radicaux. L’algorithme, loin de ralentir cette dérive, l’encourage : plus une vidéo provoque, plus elle est visible. C’est dans ce contexte que prolifèrent les « commentary channels », des chaînes spécialisées dans l’analyse critique de contenus ou de comportements, souvent sous un angle culturel ou sociétal. Ces créateurs adoptent un ton faussement “posé” ou “rationnel”, s’expriment en connaissant parfaitement les limites du légal, et évitent ainsi toute sanction directe. Sous couvert de réflexions “neutres” ou de “liberté d’opinion”, ils s’autorisent des attaques ciblées, notamment envers des personnes anonymes — souvent des femmes — à qui ils vouent une obsession à peine dissimulée.
La plateforme, loin d’être un simple espace d’expression, agit comme une véritable chambre d’écho où se construit un imaginaire masculiniste globalisé. Des figures américaines comme Andrew Tate (millions de vues malgré de multiples bannissements) et Jordan Peterson (8,6 millions d’abonnés) y prospèrent. Tous deux diffusent, à des degrés divers, une idée commune : celle d’un homme dépossédé de son pouvoir, qu’il s’agirait de reconquérir. Mais plus inquiétant encore : ces contenus s’accompagnent régulièrement de cyberharcèlement ciblé — contre des militantes féministes, des influenceuses, des journalistes — sans réelle sanction. La haine y est donc non seulement visible, mais tolérée.
Dans cette constellation, une figure française tire son épingle du jeu : Thaïs d’Escuffon. Ancienne porte-parole de Génération Identitaire, elle s’impose aujourd’hui sur YouTube comme l’une des voix féminines les plus visibles d’un conservatisme “décomplexé”.
Thaïs d’Escuffon, une vitrine féminine pour l’ordre patriarcal
Mais qui est-elle vraiment ? Ancienne porte-parole de Génération Identitaire — un mouvement dissous pour incitation à la haine — la jeune femme de 25 ans s’est imposée comme une figure montante de la sphère conservatrice française. À travers ses vidéos léchées et ses interventions médiatiques, elle défend une vision ultraconservatrice du monde, prônant le retour à un “ordre naturel” où les femmes retrouveraient leur rôle d’épouses et de mères. Par sa posture de “voix dissidente ”, elle s’oppose frontalement au féminisme, qu’elle accuse de détruire les repères traditionnels et évoque un prétendu “matriarcat” occidental responsable de la détresse masculine. Ce discours séduit, notamment les jeunes hommes en quête de repères, de clarté, et parfois… de domination.
Comment expliquer qu’une figure aussi clivante parvienne à fédérer une audience fidèle, parfois admirative ? Qu’a-t-elle de si singulier pour incarner, aux yeux de certains, un modèle à suivre ? C’est simple : elle incarne ce que les partis d’extrême droite tentent de construire depuis des années sur Internet. Une nouvelle génération de militantes, jeunes, urbaines, éduquées, qui parlent le langage des réseaux. En s’appuyant sur des profils comme le sien, l’extrême droite parvient à réenchanter son récit. Finis les discours poussiéreux d’anciens militants en costume-cravate. Place aux vlogs, aux shorts TikTok, aux slogans calibrés pour buzzer. L’image compte autant que le fond — et parfois plus.
Et surtout, ces partis ont compris une chose essentielle : quand les médias traditionnels suscitent de la méfiance, les influenceurs inspirent de la confiance. Ils créent du lien, de l’intimité, une impression de sincérité. Et cette proximité émotionnelle est un canal redoutablement efficace pour faire passer les idées les plus radicales — sans jamais en avoir l’air.
Invitée dans de nombreuses émissions en ligne, largement relayée sur les réseaux, elle fascine autant qu’elle dérange. On clique pour comprendre, pour juger, pour débattre. Mais c’est précisément là que réside le danger : notre curiosité fait tourner l’algorithme, et l’algorithme normalise. Ce qui, pour beaucoup, reste une simple provocation finit par devenir une opinion admise. Et pour les publics les plus vulnérables, les moins armés pour décoder ces discours, cette radicalité déguisée en bon sens devient une évidence.

Une violence bien réelle pour une réponse encore timide
Ce glissement progressif de la provocation à la normalisation n’est pas sans conséquences. Car ces discours ne restent pas confinés à l’écran : ils façonnent les interactions, orientent les comportements et finissent par redéfinir les normes du débat.
Aujourd’hui, toute prise de parole perçue comme « anti-traditionnelle » s’expose à une remise en question systématique, voire à des campagnes de discrédit. L’objectif est souvent le même : rendre invisibles les discours contradictoires et favoriser un espace numérique où seules les idées réactionnaires circulent librement. Ces communautés fonctionnent comme des bulles fermées : plus on y adhère, plus leur vision du monde paraît dominante et plus il est difficile d’en sortir.
L’anonymat favorise cette dynamique, et les plateformes, elles, peinent encore à répondre efficacement. Cela entraîne, pour les publics les plus vulnérables, un risque accru de harcèlement qui peut conduire à des conséquences dramatiques.
Dans ce contexte, la responsabilité des grandes plateformes numériques (GAFAM) est de plus en plus questionnée. Cette responsabilité est d’autant plus problématique que certaines plateformes comme le X d’Elon Musk et le Facebook de Mark Zuckerberg revendiquent une liberté d’expression qui se traduit par une absence totale de modération; en témoigne leurs récentes prises de position au sujet des politiques de modération de leurs réseaux respectifs.
En réaction à cette atmosphère délétère, certaines œuvres participent à une prise de conscience. La mini-série britannique « Adolescence« , diffusée sur Netflix depuis mars 2025, illustre avec justesse les conséquences de la radicalisation numérique. Créée par Jack Thorne et Stephen Graham, elle interroge les effets néfastes des réseaux sur la jeunesse. Un signal fort : elle a été saluée par le Premier ministre Keir Starmer, qui a recommandé sa diffusion en milieu scolaire.
URTEBISE Jade.
Sources :
- Collectif. (2019). Les masculinités en ligne : une nouvelle forme de politisation réactionnaire ? Politiques de Communication, 2(13), 15-42 : https://shs.cairn.info/revue-politiques-de-communication-2019-2-page-15?lang=fr
- Delalande, J. (2024). Réseaux sociaux, genre et reconfiguration des subjectivités adolescentes. Revue Européenne des Sciences Sociales, 62(1), 281-304 : https://shs.cairn.info/revue-europeenne-des-sciences-sociales-2024-1-page-281?lang=fr
- Noël, A. (2024). Incels et détresse psychologique : approche clinique d’un phénomène numérique marginal. Cahiers de Psychologie Clinique, 2(62), 89-106 : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-de-psychologie-clinique-2024-2-page-89?lang=fr
- Gillespie, A. (2020). Red Pill to Black Pill. New America : https://www.newamerica.org/political-reform/reports/misogynist-incels-and-male-supremacism/red-pill-to-black-pill/
- MacDougall, E. (2023, October 25). YouTube Controversies: The Truth Behind Commentary Channels. Acta Victoriana : https://actavictoriana.ca/culture/youtube-controversies-the-truth-behind-commentary-channels/
- Dahan, M. (2024). Radicalisation en ligne et masculinités réactionnaires : l’effet miroir des algorithmes. Déviance et Société, 48(1), 147-172 : https://shs.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2024-1-page-147?lang=fr
- Carla Ghebali (2025) – FÉMINISTE VS ANTI-FÉMINISTE Avec Thaïs d’Escufon et Mélissa Amnéris : https://www.youtube.com/watch?v=KB2SxFwZVwI
- WHO Europe. (2024, March 27). One in six school-aged children experiences cyberbullying, finds new WHO Europe study. Organisation mondiale de la santé : https://www.who.int/europe/fr/news/item/27-03-2024-one-in-six-school-aged-children-experiences-cyberbullying–finds-new-who-europe-study
- Le Parisien. (2025, janvier 27). Mark Zuckerberg met fin au fact-checking chez Meta [Vidéo]. Dailymotion : https://www.dailymotion.com/video/x9bykc2
Indications :
- 1 Reformulations synthétiques inspirées des discours fréquemment observés sur les forums Incels. Ces expressions ne sont pas des citations directes, mais plutôt des représentations des sentiments et opinions couramment exprimés au sein de ces communautés.